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Année 1803. Sans dates précises. La Louisiane est vendue aux USA. Jean-Baptiste Say : Traité d'économie
politique - Chamfort : Pensées.
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Léopold à Sophie, le 1er janvier 1803 Aujourd'hui Abel est entré et
m'a fait un compliment, que le gros Eugène a répété derrière lui; ils étaient plaisants. Comme c'est
aujourd'hui le premier jour de l'année, ils ont eu vacance à l'école et sont restés tous deux à la maison, car il a plu une partie de la journée... J'attends le tour du départ, il n'est pas fixé, mais
j'ai les ordres pour me rendre: à Bastia
avec le 1er bataillon... Ma pauvre
amie! Combien nous devons haïr le
monstre qui est en partie cause de
ton voyage ! Si tu dois revenir sans avoir rien obtenu, il faudra que seule tu
fasses une aussi longue route. Cette
idée me déchire le cœur… L'amour le plus tendre m'unit à
toi ; il
ne variera pas, et l'absence, loin
d'affaiblir ton image, la gravera de plus en plus dans mon cœur Je t'ai juré un attachement inviolable et je tiendrai parole. Mais si tu prévois que tes
efforts seront nuls, abrège mon veuvage, reviens me consoler;
s'il faut être malheureux, je le serai moins quand je régnerai sur
toi. Ce seront mes dernières
demandes ; jamais ma voix n'ira importuner
personne. Tes enfants et leur tendre père embrassent en toi la meilleure des mères, la plus
sensible des épouses, P.S. - Je réfléchirai
d'ici au départ sur l'embarquement des
enfants. Si tu n'obtiens rien, tu reviendras alors, si je les laissais à Marseille avec Claudine sous la surveillance d'un ami, tu les y prendrais et
viendrais avec eux me rejoindre par
le bateau de poste qui part tous les
dix jours de Toulon pour Bastia ou la Corse. Si tu obtiens quelque chose, je les prendrai à mon
passage et te les amènerai. De cette
manière je pourrai leur éviter un
embarquement. Claudine les aine; elle parait fidèle, J'aurais ici quelqu'un pour y veiller et bailler
les fonds tu aurais alors, ainsi que
moi, beaucoup moins d'inquiétude. Tes lettres d'ici à mon départ
décideront donc de ma conduite ; si je Ies laisse, ce ne sera que pour les revoir avec leur mère adorée, Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.
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Léopold à Sophie le 13 février 1803 (24 pluviôse an XI) Le temps qui a été affreux vient
de se calmer et demain, autant qu'on peut l'espérer, un bâtiment partira pour la France ; j'en profite
pour faire parvenir au Premier Consul
une lettre que je t'adresse ci-incluse, Ne blâme aucune des expressions de cette lettre, ne désapprouve pas ma demande ; je suis avili, traîné dans
la boue, dépeint sous les couleurs les plus
obscures; et je suis innocent, et je dois à l'épouse vertueuse qui
s'est unie à mon sort, aux chers
enfants qu'elle m'a donnés, de prouver
d'une manière évidente que ma conduite a toujours été à l'abri de tout reproche. Sois calme, ma chère amie, si tu
as l'occasion de lire ce libelle; rappelle-toi que, dans tous les
temps, je mériterai
l'estime des gens de bien, que c'est à cette opinion universelle et méritée que je dus
ta main, que c'est en la maintenant que nous avons l'un et l'autre vécu heureux
jusqu'à ce jour. Jusqu'à ce moment ton cœur était
ma plus douce récompense et mon nom ne pouvait te faire rougir ; il est aujourd'hui avili, et je ne puis désormais, tant qu'il
restera tel,
t'offrir que ma tendresse et mon inviolable fidélité., mais il reviendra tel
qu'il a été, déjà l'opinion publique m'a vengé dans Marseille, Depuis le 14 nivôse aucune
nouvelle de toi ne m'est parvenue, mais tu dors chaque nuit sur mon cœur, comme chaque jour tu occupes seule mes
pensées, rien ne le changera-il est à toi, à toi pour
toujours, il est chagrin, mais il est pur et jamais, non jamais, ma Sophie ne s'en plaindra. Le
sort fatal nous a désunis ; il est des
nœuds qui ne se
rompent jamais, les nôtres sont éternels. Va, ma Sophie, si ton Hugo ne considère que l'honneur; si le seul héritage qu'il puisse laisser à ses fils est un
nom pur;
que, si tu deviens mère d'une fille, elle apporte en dot les vertus de sa mère, je serai toujours
heureux... Adieu, ma chère Sophie, reçois le
plus tendre des baisers,
celui de tes trois fils qui sans cesse répètent le nom de leur vertueuse mère, qui la
désirent autant que leur père l'aime, qui la lui demandent sans cesse et dont les caresses innocentes trouvent trop
peu d'objets pour se fixer. Je t'embrasse et te serai fidèle jusqu'à la mort, Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.
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Léopold à Sophie, le 18 mars 1803 (27 ventôse an XI) ...La période de nos chagrins va-t-elle donc enfin finir ? Tous les honnêtes gens de
Marseille, d'ici, de la 23è, sont pour moi et plaident hautement pour moi. L'estime publique a été mon défenseur
officieux. A présent j'ai la presque
certitude que G...
(1) ne
reviendra plus
commander la deuxième brigade. Si le Premier Consul n'a pas jugé à propos de donner suite à la
demande que je lui
ai faite d'une cour d'honneur, si tu n'as rien obtenu de positif, si enfin tu penses que je puisse
rester en sécurité
dans la 20è, va remercier le sénateur J.
D…(2), les généraux nos amis et reviens, ma chère Sophie, dans les bras de ton fidèle Hugo, dans ceux
de tes chers petits enfants. Reviens
leur rendre et retrouver pour toi le bonheur ; ils n'en goûteront qu'avec toi... Si, avant de pouvoir me prévenir, tu venais à t'embarquer de Toulon pour Ajaccio et
que tu arrivasses dans cette dernière ville, ne manque pas de demander à l'État-Major de la
Direction si le général Redu, inspecteur général de la gendarmerie ne s'y trouve pas, il te donnera une des escortes et me fera prévenir de ton
arrivée. Encore un peu de courage, ma
bonne amie, sois sûre que je sens autant que toi ta pénible situation. Tu te convaincras, à ton retour ici
combien je t'ai prouvé d'attachement, puisque ma tendresse pour toi est ici le sujet sur lequel conversent les gens
de bien. Oui, sa Sophie, oui, l'absence
me fait le même effet qu'à toi. Je sens à ton souvenir des feux brûlants qui me déchirent et dans mon cœur un vide que
je ne puis remplir, Toi seule, seule au monde,
calmera par ta présence tous mes chagrins, mes ennuis... Sois tranquille sur ma fidélité.
Outre qu'il y a ici de grands risques à courtiser les femmes, puisque outre les dangers des maladies nous avons
les coups de stylets à craindre, j'ai ton souvenir trop présent et ton image trop chère pour te
donner des chagrins dont la représaille me ferait mourir de douleur. Tu peux donc compter sur
ma plus vive
tendresse, sur mon plus inviolable attachement... Adieu, je t'envoie le meilleur de mon cœur. Ton
fidèle H. Les enfants se portent assez
bien. Eugène et Victor font des dents, tous te font mille caresses, le dernier t'appelle toujours. Si le pauvre petit ne
te reconnaît pas, au moins se rapprochera-t-il aisément de toi, car il semble toujours qu'il a perdu quelque chose. (1) Le colonel Guestard, auquel Léopold s’était attaqué à Besançon bien que Guestard fût sont supérieur, et dont la rancune valut au major Hugo la tenace disgrâce que la mission de Sophie ne put atténuer. (2) Defermon, breton comme Sophie et, avec Joseph Bonaparte, le protecteur sur lequel Léopold comptait le plus pour arranger ses affaires. Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.
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Léopold
à Sophie, le 12 avril 1803 (22 germinal an XI) Il est arrivé hier ici une poste
de France et pour la première
fois je n'ai rien reçu. Étonnée sans doute de tout ce que contiennent les
lettres que j'ai écrites depuis que je suis dans l'île, tu auras manqué un courrier et ce
sera précisément
celui qui aura fait voile pour la Corse Ce silence, ma chère Sophie, m'a fait d'autant plus de peine que je n'ai reçu aucune
nouvelle de toi depuis ta lettre du 30 pluviôse, il y a aujourd'hui 52 jours , il m'en ferait
bien davantage, si je connaissais moins tes principes, ton attachement à tes devoirs, à un époux qui t'adore, à tes
chers et bons petits enfants. Je ne m'en console que par l'idée où je suis que tu m'aimes bien sincèrement et que tu es incapable même de
m'oublier un seul moment. J'ai
besoin, je te l'avoue, de penser ainsi, car, dans le malaise que j'éprouve et
avec les chagrins dont j'ai tant de fois été abreuvé dans cette maudite 20è
et que mon imagination se retrace à chaque instant du jour, je me
livrerais aux plus noires idées. Longtemps j'aurai
sur le cœur tout le mal qu'on m'a fait, longtemps je me souviendrai du lâche calomniateur, et de mes
tristes ennemis. Ah! s'ils
eussent été abandonnés à leur faiblesse, à leur insouciance, à leur avarice, ils
seraient peut-être tous aujourd'hui
victimes de l'échafaudage de calomnies que dirigeait contre eux l'homme affreux
qui les commandait,.. Je te recommande de m'écrire
plus souvent. C'est dans notre éloignement la seule preuve que je puisse
recevoir de ta tendresse; conserve-la
moi pure, et je te promets de faire tout ce qui dépendra de moi pour te rendre la plus heureuse des épouses, Je ne
cherche point à t'être infidèle, je vis pour toi seule... Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.
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Léopold à Sophie, le 13 mai 1803 (23 floréal an XI) Nous avons en ce moment, ma
bonne amie, les nouvelles
de Paris à la date du 4 floréal, et depuis ta lettre du 20 germinal qui m'a fait tant
de plaisir je n'en ai plus reçu de toi;
il n'arrivera plus
de poste avant 7 jours et me voilà livré aux plus sombres inquiétudes. Ne pense pas que je sois en proie
à la jalousie; je te respecte
trop pour en avoir, quoique j'aime avec idolâtrie. Tu dois être contente de ton mari; il éprouve bien
des privations et cependant tout le monde lui rendrait cette justice qu'il les supporte avec patience et sans enfreindre ses promesses. Cependant, s'il ne t'est
rien arrivé de fâcheux, pourquoi, ma
Sophie, me déchirer le azur par un
oubli aussi peu mérité ?... Ma petite feuille a fait un
excellent effet à Marseille et à Toulon. Mande-moi, si tu es bien portante, celui
qu'elle a fait à
Paris. Mon grand mémoire est fini, je vais l'adresser au Ministre. Nous allons passer à l'isle
d'Elbe. C'est un bruit généralement répandu et qui m'afflige singulièrement. Ce sera un grand retard pour nos lettres.
L'hyver on n'y en reçoit aucune et si la guerre a lieu, j'y serai bloqué. Si je l'étais seul, au moins; mais si j'y suis assiégé avec mes
enfants !... Et puis, comment t'envoyer de
l'argent ? Va, ton absence me cause bien des peines. J'ai donné à Victor une
promeneuse. Ce pauvre enfant ne pouvait la sentir dans les premiers jours; il était triste et on aurait dit qu'il se plaignait d'être envoyé
avec une femme qui
ne parlait pas notre langue. Il s'y habitue. Il m'a beaucoup inquiété pour ses dents. Rapporte au
moins du vaccin... Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.
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Léopold à Sophie, le 18 juillet 1803 (29 messidor an Xl) ... Avant de te donner de mes
nouvelles, je vais te satisfaire sur les demandes que tu me fais relativement aux enfants. Abel grandit
beaucoup et se porte bien. Sa tête est entièrement
guérie. Eugène grandit aussi, mais il a la tête de moins que son frère
: toujours d'une bonne santé, il
est tout rond, L'un et l'autre dorment
dans une grande salle ouverte pendant tout le jour
et communiquant à ma
chambre à coucher, qui n'en est séparée que par la porte. Voici le plan du logement au 1er étage : 1° chambre
d'entrée, où est le bureau ; 2 °
chambre de Claudine, où couche Victor ; 3° cuisine ; 4° chambre de la femme de charge du propriétaire ; 5° chambre fermée renfermant des effets ; 6° ma chambre à coucher ; 7° salle où couchent les enfants ; 8° escalier. On les lève à huit heures ;
ils déjeunent avec des fruits ; quelquefois
avec une soupe de pâtes d'Italie,
selon qu'ils l'aiment mieux, Ils vont
chez leur capucin à l'école à neuf heures ; on va les chercher à midi. Ils s'amusent depuis midi
jusqu'à deux heures et demie, dans la cour ou à l'ombre, dans le voisinage, avec les enfants de leur âge ; il y
en a dans la maison qui appartiennent
au secrétaire général par intérim du
commissariat de 1er gîte. On a soin de leur donner à manger à leur retour. Ils retournent
en classe à 2 heures et demie
jusqu'à 5, heure à laquelle nous
dînons. Après dîner, on les promène et tout
le monde les caresse, Eugène est à
son tour le favori des dames ; ses
beaux cheveux blonds tombent en boucles sur ses épaules et ses joues toujours vermeilles annoncent la santé. Le caractère des deux cinés est
fondé sur beaucoup de douceur et de sensibilité ; on en fait tout ce qu'on veut par des caresses, on les rebute sans retour par des brusqueries. Ils se plaisent bien
ensemble, se contrariant quelquefois un instant, mais cela n'a pas de durée.
car ils s'aiment
bien. Jamais, tu le sais, je ne souffre de rapports l'un contre l'autre, je les traite également et je ne
permets pas qu'on établisse entre eux la
moindre rivalité ; ce que je
donne à l'un n'est jamais que la moitié ou la ressemblance de ce que je
donne à l'autre. Victor est bien portant, mais faible : la dentition est pour lui une opération très difficile, et je crains qu'il n'ait des vers, J'ai demandé de l'herbe grecque dont les
Corses font le plus grand cas et en
ce moment il doit m'en être arrivé
de Bastia. Il a encore quelques croûtes à la tête, mais elle, sont peu
de chose. Du reste, il dit le nom de ses
frères, beaucoup d'autres petits mots, le sien entre autres. Il fait
quelques pas seul, mais avec trop de précipitation pour les continuer plus longtemps. Toujours content,
je l'entends rarement crier ; c'est
le meilleur enfant possible. Ses frères l'aiment beaucoup. La vie que je mène est aussi
uniforme que celle de mes enfants, Je travaille le matin depuis sept heures jusqu'à neuf, de neuf à onze, je règle
les objets de mon état ; de onze à
midi, je travaille un peu à la langue italienne de midi à deux heures, je m'occupe de ma correspondance
générale et
particulière; de
deux à cinq, j'apprends quelque chose qui te surprendra. Je dîne alors et, s'il ne survient personne, je passe la
soirée à lire. Je ne connais ici que les
fonctionnaires publics, civils et militaires ; je ne vais chez personne et vis très retiré chez moi. Ni en Corse ni à
l'Elbe, on ne m'accusera d'avoir des coteries. L'expérience m'a instruit pour les hommes, Mon amour pour ma femme
me fait éprouver plus
de plaisir à penser à elle qu'à rechercher des connaissances qui lui donneraient du chagrin ; aussi, malgré un fond de mélancolie
que la grande gaîté de mon caractère
laisse toujours apercevoir, je prends, dit-on, de l'embonpoint. Cela peut être,
mais les chaleurs le feront fondre
bientôt. Quant à mes dépenses, je les modère
beaucoup ; je n'en fais d'autres que celles
d'entretien et de ménage, elles ne passent pas cinquante écus par mois. J'ai ensuite les gages des domestiques et le
logement : ce qui va à 220 en tout. Voilà, nia bonne amie, comment
se passe mon temps. Tout
le monde me gronde de ce que je sors peu; tout le monde
s'étonne que tu ne viennes pas et que j'aie avec moi les enfants. Cela fait
jaser, il m'en revient quelque chose et je ne dis mot.,. Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.
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11 décembre
1803. Débarque
sur le quai de Porto-Ferrajo la canonnière que Léopold
avait affrété pour aller chercher à Livourne
"Sophie" après 13 mois d'absence. Sophie restera quelques jours puis repartira pour
Paris avec les trois enfants.
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