16 février 1804.

Sophie est de retour à Paris. Elle retourne à l'hôtel de Nantes où elle restera quelques jours ensuite elle ira demeurer dans le nouvel appartement que Lahorie lui a trouvé 24, rue de Clichy le logis à quatre pièces. Victor dort dans la chambre de Claudine (femme de chambre) Abel et Eugène en partagent une autre. Sophie s'est réservée une chambre attenante à un petit salon.

Les enfants vont à l'école rue du Mont-blanc aujourd'hui, rue de la Chaussée-d'Antin.

 

 

Léopold à Sophie, le 8 mars 1804

....Adieu. Sophie. Rappelle-toi quelquefois que rien ne peut me consoler de ton absence; que j'ai un ver rongeur qui me mine, le désir de te posséder ; que je suis dans l'âge où les passions ont le plus de vivacité et que ce n'est pas sans murmurer contre toi que je sens les besoins de te serrer contre mon cœur.

Pregusse est bien heureux, il est aimé de sa femme et il la possède. Moi, je ne possède rien que le chagrin, la douleur et l'ennui.

Adieu, je suis tout à toi.

Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.

 

 

21 mars 1804.

Adoption du code civil.

 

 

18 avril 1804.

Léopold à Sophie : " Je t'aime, et je dis bien vrai, je t'aime toujours que toi seule. "

" Sophie comment avec un esprit aussi pénétrant et aussi juste que le tien, as-tu pu réduire ton mari à supporter ton absence sans murmurer ? Nous vieillissons loin l'un de l'autre et si la paix ne se fait avec les Anglais, je ne consentirai ni à ton voyage ni à un déplacement pour moi. Il faudra, si tu consens à revivre avec moi ou me conserver entièrement pour toi ou te voir préparer des chagrins. Oui, je veux être à toi seule, mais pour être à toi seule il faut que jamais je n'éprouve ni froideurs ni rebuts. Autrement, il vaut mieux vivre séparés. Et moi aussi je parle raison. Quand je t'ai t'épousée, j'ai mis à ta disposition entière mon être et tout ce que je possédais. Nous nous sommes chamaillés, et pourquoi ? pourquoi, Sophie dans une de tes dernières lettres m'en faisais-tu présager autant ? Vois cette lettre, Sophie, juge à la franchise avec laquelle je t'écris, combien le mot "j'aime" a de la force dans ma bouche. Voilà longtemps que je ne le prononce plus, voilà déjà huit mois que dure cette absence de trois mois ; penses-tu qu'à mon âge et comme tu me connais, il soit prudent de me laisser abandonné à moi-même ? Il est vrai qu'ici tu as le stylet pour garant de ma fidélité et que tu dois penser qu'avec la plus grande envie de caresser une femme, on doit s'en abstenir dans la crainte de perdre la vie dans ses bras mêmes. " " Que ce raisonnement ne t'afflige pas. Je t'aime, et je dis bien vrai, je t'aime toujours que toi seule. Je fréquente ici la société du général de division Colli dont l'épouse embellit beaucoup la maison. J'aimerais mieux te voir au milieu des dames qui la fréquentent que de lire  que tu t'ennuies à Paris. Il y a du plaisir à goûter : on peut, excepté les femmes, les avoir tous. Reste à savoir si les goûts qu'on contracte dans la grande ville ne dérangent pas un peu les idées que je me fais des plaisirs à Porto Ferraro et tu n'y as pas trouvé un seul moment de plaisir excepté celui d'y reprendre tes enfants et de me les enlever. "

 

 

Léopold à Sophie, le 23 avril 1804 (3 floréal an XII)

... J'ai reçu à la fois par le dernier courrier, et après en avoir été privé pendant cinq consécutifs, deux lettres de toi. Je les ai couvertes de mille tendres baisers ; elles m'ont beaucoup donné de tranquillité et de plaisir. C'elle du 6 ventôse m'offrait un tableau bien touchant. Les progrès d'Abel, les tentatives du bon Eugène, les farces du petit Victor, tout cela me fait une bien vive impression et puisque tu es heureuse de les avoir et qu'ils te donnent de la satisfaction, continue à jouir de ce bonheur. Je sens bien chaque jour ce que leur privation me cause ; celle que j'éprouve de ne t'avoir plus ne m'est pas moins sensible, mais à quoi me servirait-il de me plaindre ? Je me résigne; ce qui ne me contente pas tout à fait.

… Ne vois personne; ne cherche point de protecteur. Mets ordre à tes affaires; c'est dans ton sein, dans celui de ta famille que je veux trouver le bonheur, heureux si on ne cherche pas encore à le troubler pour moi! Je vais dans un pays où l'on paie peu, mais où l'on vit à meilleur compte qu'ici; je songerai à ce que je dois à ma famille dont tu fais bien pour moi la plus précieuse partie...

Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.

 

 

Léopold à Sophie, le 30 avril 1804 (18 floréal an XII)

Tu sens donc comme moi les funestes effets de notre triste séparation, tu sens donc comme moi qu'il ne faut pas laisser écouler les plus beaux jours de la jeunesse dans l'absence; tu sens que, quand on aime bien, rien ne remplace un objet cher au cœur. Quatre cents lieues, voilà l'énorme distance qu'il faut que tu franchisses pour arriver à moi tant qu'une guerre affreuse interdira la libre navigation des mers. Serai-je assez insensé ou assez exigeant pour vouloir encore une fois qu'elle cesse d'exister entre nous deux? Je ne prononce rien, mais je pense que si ta résolution de séjourner près de moi n'est pas plus ferme, et pour plus de durée que la dernière fois, il vaut mieux que tu restes à Paris ou à Nantes que de sacrifier un millier d'écus à des caprices. Si, au contraire, tout se réunit pour te faire désirer ton retour prés de moi, que tu sois bien décidée à n'y pas rester un seul moment sans moi, reviens, reviens, ma chère Sophie, reviens alors dans les bras d'un époux qui t'adore, mais qui a physiquement et de cœur le plus grand besoin de toi. Mais ne viens que pour rester, tu seras bien aimée et peut-être plus heureuse si tu veux l'être que cela n'a encore été. Ma première lettre, qui sera sans doute datée de Bastia, te donnera plus de développement à ce sujet.

Je pense partir demain, escorté par un corsaire de quatre pièces de canon, Si les vents sont bons, nous serons rendus sous douze ou quinze heures.

Les assurances de ton amour, les espérances de te prendre enfin sans crainte de nouvelles séparations, me redonnent pour toi un degré de plus de tendresse ; je ne te cache pas que j'avais besoin de cette bonne lettre du 8 germinal.

J'ai été bien content de ce que tu me dis sur le compte de mes chers et bons petits enfants, Envoie-moi des exem­ples d'Abel...

Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.

 

 

18 mai 1804.

PREMIER EMPIRE ( Règne de Napoléon Ier (1769-1821).

 

 

14 juin 1804.

Léopold nommé Chevalier de la Légion d'honneur.

 

 

Léopold à Sophie, le 18 juin 1804 (29 prairial an XII)

Ma foi, ma bonne amie, j'avais renoncé au plaisir de t'écrire; puisque je ne reçois aucune de tes lettres, me disais-je, elle ne reçoit sans doute aucune des miennes, il est donc inutile d'écrire, En effet, voilà deux mois passés que je n'ai reçu de tes lettres et quand il m'en parvient deux à la fois, je reconnais aux cachets blancs et rouges que celle du 18 germinal a été lue par d'autres que par moi, L'autre est du 7 floréal.

Tassurer que l'une et l'autre m'ont fait le plus grand plaisir, ce n'est te peindre que très faiblement les sentiments qu'elles m'ont fait éprouver. Malgré cela, je dois te l'avouer, ils ne sont plus si vifs que dans le principe, que pendant ta première absence, quoiqu'ils le soient cependant encore beaucoup, Mais ton dernier départ m'a fait tant de mal, il était si fort contre mon gré que j'en suis encore étonné et qu'il faut souvent, très souvent même, que je t'excuse dans mon cœur.

Sophie, comment avec un esprit aussi pénétrant et aussi juste que le tien, as-tu pu réduire ton mari à supporter ton absence sans murmurer ? Nous vieillissons loin l'un de l'autre et si la paix ne se fait avec les Anglais, je ne consentirai ni à ton voyage ni à un déplacement pour moi. II faudra, si tu consens à revivre avec moi, ou me conserver entièrement pour toi, ou te voir préparer des chagrins. Oui, je veux être à toi seule, mais pour être à toi seule, il faut que jamais je n'éprouve ni froideurs, ni rebuts, Autrement, il vaut mieux vivre séparés,

Et moi aussi je parle raison, Quand je t'ai épousée, j'ai mis à ta disposition entière mon être et tout ce que je possédais. Nous nous sommes chamaillés, et pourquoi? Pourquoi, Sophie, dans une de tes dernières lettres m'en faisais-tu présager autant ?

Vois cette lettre, Sophie, juge à la franchise avec laquelle je t'écris, combien le mot «  j'aime » a de force dans ma bouche. Voilà longtemps que je ne le prononce plus, voilà déjà huit mois que dure cette absence de trois mois; penses tu qu'à mon âge et comme tu me connais, il soit prudent de me laisser abandonner à moi-même ? Il est vrai qu'ici tu as le stylet pour garant de ma fidélité (1)  et que tu dois penser qu'avec la plus grande envie de caresser une femme, on doit s'en abstenir dans la crainte de perdre la vie dans ses bras mêmes.

Que ce raisonnement ne t'afflige pas. Je n'aime, et je dis bien vrai, je n'aime toujours que toi seule. Je fréquente ici la société du général de division Colli dont l'épouse embellit beaucoup la maison. J'aimerais mieux te voir au milieu des dames qui la fréquentent que de lire que tu t'ennuies à Paris. Il y a du plaisir à goûter: on peut, excepté les femmes, les avoir tous, Reste à savoir si les goûts qu'on contracte dans la grande ville ne dérangent pas un peu les idées que je me fais des plaisirs de ce pays-ci, car si je me le rappelle bien, je me plaisais à Porto-Ferrajo et tu n'y as pas trouvé un seul moment de plaisir, excepté celui d'y reprendre tes enfants et de me les enlever.

On bourdonne ici des bruits de paix. Puisse-telle se faire, et pour la tranquillité de la France et pour nous autres habitants de la Corse à qui rien ne peut parvenir Il est dû six mois aux officiers. Je suis réduit à 200 francs pour tout bien et il m'est dû environ 700 francs...

Adieu, ma Sophie, pardonne le ton grondeur de ma lettre ; il ne provient que de ce que je suis fâché de ne t'avoir pas.

(1) Un peu gênant, ce stylet qui revient ici, après plus d’une affirmation antérieure ; il est difficile de dire à quelle date exacte Catherine Thomas est entrée dans la vie de Léopold (et sans doute plus tard, nous semble t-il , qu’on ne le dit souvent), mais il est sûr qu’il vit avec elle depuis 1804.

Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.

 

 

Léopold à Sophie, le 16 novembre 1804 (25 brumaire an XIll)

Abel doit avoir aujourd'hui six ans. Il y en a sept, Sophie, que tu es ma femme et, à tout bien calculer, je n'en ai passé que quatre avec toi. Enfin aujourd'hui sonne ma trente et unième année.

Quand, repassant le temps qui s'est écoulé depuis que je te connais, je me rappelle les tourments que nous nous sommes faits, les malheurs qui nous ont accablés de toute manière et la constante adversité que j'ai éprouvée partout, j'ai peine à croire que tout cela s'est passé dans le court intervalle de sept ans. Né avec un caractère qui ne m'a point créé d'ennemis et qui m'a attaché beaucoup de personnes, je t'ai vue malheureuse avec moi, rechercher de t'en éloigner pour des prétextes spécieux et m'abandonner au feu des passions de mon âge, Si, par un fatal entêtement, le seul défaut essentiel de tes compatriotes, tu ne t'étais obstinée à me créer des torts quand tu étais près de moi, n'y serais-tu pas encore ? Nous ne serions pas l'un et l'autre au bout de nos ressources; avec le désir de nous étudier et de faire quelque chose l'un pour l'autre, nous nous fussions réciproquement rendus heureux,..

Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.