Léopold à Sophie, le 14 février 1805 (25 pluviôse an XIII)

On nous fait espérer, ma bonne amie, qu'une poste va partir pour la France, et je m'empresse d'en profiter. Il n'en arrive pas depuis assez longtemps et cela me prive de tes nouvelles et de celles de ma famille.

Le général en chef, non content de m'avoir parfaitement noté dans sa revue de cette année et de m'avoir recommandé à la bienveillance du gouvernement, a ajouté à ces preuves de son obligeance particulière pour moi une lettre au prince Joseph et une au ministre de la Guerre. Il a de plus demandé une gratification de 1 500 francs pour moi afin de me faire indemniser de mon dispendieux voyage de Plaisance, des pertes que tu as éprouvées et de celles que les Anglais m'ont causées en prenant Nicolas, Je tiens cela de bonne source j'ai vu et lu les lettres et, pour t'en donner une preuve plus sensible, je t'envoie copie de celle adressée à S. E. le ministre de la Guerre, Croirais-tu que, malgré ce brillant appui et ces recommandations présentes, je n'ai conçu aucune espérance ? Je dirai plus: si d'ici à deux ans je ne suis pas tiré de la classe des chefs de bataillon, je n'en aurai plus d'autre que celle d'y terminer ma carrière.

Je puis bien avouer à ma femme que je cesserais d'avoir de l'ambition si à quelques moyens militaires qui peuvent la justifier et à quelques service que je peux lui donner pour appui, je ne joignais ce besoin de m'avancer. Tu connais l'état de mes affaires. Chaque jour ici de nouvelles dépenses de tenue et représentation et cela, joint à l'irrégularité des paiements, m'a depuis trop longtemps mis dans l'impossibilité de rien envoyer à ma famille, Crois-tu que ma conscience ne m'en fasse point un reproche secret ? Et cependant je sais fort bien que je ne le mérite pas. Cela me donne de l'humeur, je la répands partout et souvent ma gaieté n'est qu'affectée pour cacher le véritable état de mon âme.

Il est vrai qu'au moment de mon départ pour l'Italie, j'aurais pu t'envoyer mille francs s'ils m'eussent été payés comme on me les avança pour le voyage. Il est vrai que je suis rentré ici avec deux cents francs et j'étais payé d'avance pour vingt jours. Nous avons fait de faux calculs en nous séparant et surtout en comptant trop sur des espérances. Comment toi, qui vivais à Paris, as-tu pu ne rien deviner de ce qui devait se passer incessamment ? Tu serais restée ici, tu y aurais tous les effets, tu t'y occuperais avec plus de liberté et nous y ferions plus aisément des économies avec ma famille que je n'en puis faire seul; c'est une vérité.

Il n'est pas très gai pour moi d'être sans femme; il est même très dangereux d'être seul ici. A mon âge, et je pense aussi au tien, on serait mieux ensemble, car de coté ou d'autre on peut faire des sottises, s'en mordre les doigts et ce résultat n'es, pas du tout régalant. Cependant tu habites la France, les mers te séparent de moi et il n'y a aucune apparence que nous fassions de sitôt la paix avec les Anglais, Il faudra donc que les dix ans se passent sans que je te revoie et je ne réponds pas de ce que je pourrai faire malgré les plus beaux raisonnements pendant un si long espace; si je me suis marié, ce n'est pas pour vivre seul ou avec d'autres femmes que la mienne. ...Si mes espérances d'être employé en France sont tout à fait déçues, tu feras une grande sottise d'y rester, car alors je serai ici pour au moins cinq ans encore…

Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.

 

 

Léopold à Sophie, le 11 juin 1805 (22 prairial an XIII)

Enfin une lettre de toi, ma bonne amie, vient de me consoler; je ne savais que penser de ton silence. Aujourd'hui que la cause m'en est connue, je me livre à tout le plaisir que je ressens et je m'empresse à te donner des nouvelles et à t'envoyer d'abord cent écus (dont le port est payé).

Je n'ai pas le cœur dénaturé et le souvenir de mes enfants et de leur mère, s'il me cause des regrets bien cuisants, n'en est pas moins pour moi une source continuelle de larmes douces et de jouissances pures. On peut bien, à mon âge et avec un tempérament malheureusement trop ardent, avoir pu s'oublier quelquefois, mais la faute n'en fut jamais qu'à toi: sans tes refus irréfléchis, sans ta seconde absence, jamais peut-être tu n'eusses eu une crainte à concevoir, Les conséquences de pareilles actions ne sont rien quand un mari conserve un cœur tendrement attaché et surtout quand il n'est pas forcé de les renouveler souvent et longtemps de suite. Toi qui me connais mieux qu'un autre, pourquoi n'as-tu pas laissé le remède près de moi ? Enfin, puisque tu es assez sage pour reconnaître qu'en moi le tempérament doit avoir plus de force que la raison, pourquoi ne pas hasarder un dernier voyage, je dis un dernier voyage, car je ne veux plus de fantaisies, ni d'espérances; tu avais peut­être raison, mais franchement je ne l'ai jamais cru, je n'ai vu dans ton départ qu'une volonté ferme de me fuir, d'éviter des caresses qui t'étaient importunes, de te soustraire à des scènes de ménage que ta tête bretonne rendait beaucoup trop longues.

Je suis trop jeune pour vivre seul, trop bien portant pour ne pas être porté aux femmes; j'aime, je dirai plus, j'adorerai encore la mienne, si la mienne veut se convaincre que j'ai besoin de son amour et de ses complaisances. Mais je ne puis être sage qu'avec ma femme ; ainsi, ma chère Sophie. je crois qu'il vaudrait mieux que je te fisse un enfant de plus que de te délaisser pour une autre, que de les voir grandir loin de l’œil d'un bon père, Je me crois assez de qualités de cœur pour faire le bonheur de celle qui voudra me juger sans préventions; sous les rapports physiques, je ne dirai la chose qu'à toi, je n'ai jamais été mieux qu'à présent ; sous les rapports de l'instruction, j'ai beaucoup acquis depuis ton absence. J'embellirai ces qualités par l'amour le plus pur et le plus tendre si ma Sophie de Châteaubriant veut me rendre mon épouse et mes enfants, Je suis en Corse pour toute la guerre. Il n'y a pas de doute à cela ; ainsi, si elle dure encore un an ou deux ou trois, vois si cette absence pourra me convenir.

Mes projets d'économie sont un peu trop brillants pour n'être pas chimériques; mon logement conviendrait à toute ma famille parce que, pour recevoir les officiers de mon bataillon, il faut qu'il soit grand, Je dépense en pension, en défaut d'entretien, plus que je ne dépenserai avec elle. Ce sont donc de vraies sottises que de faire deux ménages; l'expérience m'a convaincu que cet abus est infiniment nuisible à la bonne harmonie et à la fortune de deux époux.

Le général Morand, qui me veut tout le bien possible, et qui le veut fermement, demande au ministre de la Guerre une place d'adjudant-major d'un bataillon de chasseurs corses pour Louis. J'écris à Louis de te voir en passant à Paris et de te servir de protecteur pour la route si tu veux revenir, Mme Morand, le sénateur Casabianca partent incessamment de Paris pour la Corse. Vois si ce ne sont pas là les plus brillantes occasions pour faciliter ton retour.

Ainsi, Sophie, vois moins dans cette lettre franche un aveu de fautes que la nécessité d'en empêcher la continuation par ta présence. Sois sûre que je serais incapable de tout acte qui me dégraderait à mes propres yeux, que je ne cherche de femmes que par besoin, mais que mon cœur est tout à toi et ma tendresse inviolable pour mes bons enfants. Rassure-toi, rassure-les sur tes larmes, et viens en verser avec eux de plaisir et de joie dans les bras d'un époux qui t'aime et à qui tu cesseras dès lors de pouvoir reprocher rien...

Tranquillise-toi donc, ma Sophie, relis cette lettre moins pour t'en affliger que pour y reconnaître que je ne sais que peindre avec vivacité les sentiments qui m'animent.

Baise Abel, baise Eugène, baise Victor, pour leur papa ne pleure plus et aime-moi bien, car je le mérite toujours.

Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.

 

 

Léopold à Sophie, septembre 1805

Après un très long silence de votre part, Sophie, je reçois votre lettre de reproches en date du 20 de messidor (1). J'ai fait pour vous ce que j'ai pu, et vraiment je n'ai pu faire davantage. Vous penserez de mes sentiments pour vous et pour mes enfants tout ce qu'il vous plaira; je n'ai diminué mon attachement ni pour eux ni pour vous.

... Vos réflexions sont plus fondées que vos reproches. Il y a vingt de mes lettres dans lesquelles je vous ai représenté que deux ménages nous ruinaient, Vous m'avez donné des raisons que vous croyez bonnes et jamais je ne vous parlerai de revenir près de moi, voulant vous laisser pour toujours maîtresse de rester où vous êtes ou de revenir quand il vous plaira.

…Quant à tous ces mots de désespoir que l'avenir vous fait insérer dans votre lettre, vous ne pouvez pas tous me les attribuer, Rappelez-vous que, quand je dus vous épouser, vous me fîtes espérer qu'il vous revenait quelque chose de votre père. Il n'en a rien été; si cela n'a point été de votre faute, tous les reproches ne peuvent non plus tomber sur moi, J'ai pu à différentes fois placer en terre quelques petites sommes et vous n'avez pas voulu, tantôt parce que vous n'aimiez pas mon pays, d'autres fois parce que vous espériez du vôtre, et tout a été dépensé.

Je vous répète que je ne suis point homme à abandonner ma famille, mais je ne puis faire plus que ce que je vous promets.

Je vous embrasse.

(1) Le vouvoiement apparaît pour la première fois dans cette réponse de Léopold. Il semble que la cassure du couple est bien entamée.

Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.

 

 

31 octobre 1805.

Léopold-Sigisbert Hugo obtient son transfert à l'armée que commande Masséna. "  la division des grenadiers réunis. " En cette fin d'année ils embarquent pour gênes. Les soldats à marches forcées, gagnent l'Adige, où ils sont réunis à l'armée d'Italie. Hugo et ses hommes font partie du 8ème corps.

 

 

Léopold à Sophie, le 29 novembre 1805 (8 frimaire an XIV) 9 heures du soir

... Aujourd'hui je me trouve, après une marche des plus forcées, après avoir fait 130 milles dans quatre jours, arrivé dans Bassano où une division ennemie descendue du Tyrol a échappé à la grande armée, qui a passé il y a huit jours pour se jeter dans Venise. Cette division a été prise tout entière et nous couvrons le pays maintenant, en attendant de nouveaux ordres.

Logé dans une belle maison, chez un riche négociant, je vais cette nuit sommeiller dans un bon lit. Mais avant de me donner au repos, je pense que j'ai devant moi de l'encre et du papier et qu'il vaut mieux dormir une heure de moins pour que tu en passes quelques-unes plus tranquillement. Je t'écris donc, je me porte très bien et t'annonce que j'ai reçu une lettre de M. Foucher avec une des tiennes. M. Foucher est à Milan. Je vais lui répondre et faire pour lui tout ce que mon zèle pour obliger peut me porter à faire, Tu m'as bien parlé de tes motifs pour ne plus le voir, mais tu ne me les as pas détaillés, de sorte que, m'étant fâché sans en connaître la raison, je fais maintenant la même chose pour me raccommoder, Il est bien vrai que tout ce qu'il me dit des enfants me flatte, m'offre un tableau que j'aime à me représenter et qu'entré par cette porte en raccommodement, il m'ôte tout moyen de le gronder...

La guerre va-t-elle finir? Une trêve suspendra-t-elle bientôt son cours ? C’est ce que je ne sais pas. Mais il me semble voir aux couleurs de l'aurore que le jour pourra bientôt paraître serein, En effet on ne peut pas toujours se battre et comme il faut, quand on s'est battu, que tout ce qui s'est fait conduise à la paix, pourquoi ne l'espérerions-nous pas? Napoléon est maître de Vienne; la conscription s'avance ; notre armée est maîtresse de l'Italie; des armées d'observation sont formées, que faut il de plus aux coalitions pour hâter leur ruine? Veut-on pour nous plus de gloire, pour l'ennemi plus de malheurs ?…

Je désire la paix sans avoir jamais craint la guerre. Je la désire, parce qu'elle est utile au bonheur de tous les individus qui ne s'enrichissent pas au milieu du carnage et des fléaux qui l’accompagnent Je n'ai jamais rien voulu tirer de la guerre, je l'ai commencée pauvre et je la finirai de même; que tu aies ce qui t'est nécessaire, et je serai content de bien peu de chose.

Victor Hugo œuvres complètes, Édition Chronologie sous la direction de Jean Massin, T1.

 

 

31 décembre 1805.

Fin du calendrier républicain.<0>