Année 1857.

Occupation de la Grande Kabylie - Éclairage au gaz des grands boulevards à Paris - Invention du papier à pâte de bois.

Théophile Gautier : Le Roman de la Momie - Théodore de Banville : Odes funambulesques.

- Champfleury : Le Réalisme - Baudelaire : Les Fleurs du Mal - Procès de Baudelaire et Flaubert - Fondation de la Revue spirite.

 

 

01 janvier 1857.

V.H. à Juliette :

Cette lettre n'est pas une lettre ; ce n'est qu'un mot ; mais ce mot, tout court qu'il est, mon doux ange, referme un baiser long comme une vie et un amour long comme l'éternité.

 

 

Paul Meurice à V.H.

1er janvier 1857.

« Les journaux annoncent les répétitions de Rigoletto. J’ai vu les Escudier, mandataires de Verdi. Ils font cause commune avec vous pour empêcher les représentations du Théâtre-Italien. Ils vous conseillent de ne pas attendre l’annonce de Rigoletto sur l’affiche, et d’envoyer un huissier pour empêcher l’annonce même ; sinon, on va en référé au dernier moment, et le référé autorise la représentation, sauf, jugement… Paillard de Villeneuve est l’avocat, l’ami, le bras droit judiciaire de Galzado. Ne feriez-vous pas mieux de prendre pour avocat Crémieux ? Envoyé-moi vos instructions le plus tôt possible. Il y a urgence »

Edition chronologique, Jean Massin, tome X, note p.p.1067-68.

 

  A Paul Meurice.

Hauteville-House, 4 janvier.

II y a urgence en effet, et je vous réponds courrier par courrier. Avez-vous le temps de voir cinq minutes mon excellent ami Paillard de Villeneuve?(1) Il me semble qu'avant d'en venir à des actes judiciaires, puisque lui, mon avocat et mon ami, est dans l'affaire, l'affaire peut très simplement s'arranger par lui. Il a plaidé excellemment pour moi dans le procès contre Rengaîne pour Lucrèce et Hernani; personne n'est plus que lui pénétré de mon droit; puisqu'il est l'ami et le conseil de M. Calzado, il lui sera aisé de faire comprendre à ce directeur nouveau (et évidemment honnête homme puisque Paillard de Villeneuve l'appuie), que le Théâtre Italien me vole depuis deux ans à  la faveur d'un arrêt qui n'est autre chose qu'un coup de haine contre un proscrit. Je suis décidé, quant à moi, à toute revendication ultérieure, à moins que le Théâtre Italien, mieux inspiré et mieux conseillé, ne reconnaisse son exaction et mon droit. Paillard de Villeneuve peut être et sera évidemment volontiers cette inspiration et ce conseil. M. Calzado comprendra, et en me restituant mon droit sur Lucrèce et Hernani, méritera que je lui concède Rigoletto, ce que je ferai dans ce cas-là de grand cœur. L'affaire, grâce à Paillard de Villeneuve, est donc évidemment très arrangeable.Voulez-vous lui en parler? Au cas très improbable où la conciliation, qui me semble si facile, échouerait, alors l'huissier marcherait et, en quittant bien à regret Paillard de Villeneuve, j'aurais recours à  mon autre éloquent et excellent ami Crémieux. Tout cela ne vous parait-il pas sage ? Je le remets à votre diligente amitié.

Mes plus tendres respects à madame Paul Meurice.

A vous tout mon cœur.

VICTOR HUGO.

(1) Réponse au courrier de P. Meurice du 1er janvier 57.
«Les journaux annoncent les répétitions de Rigoletto. J'ai vu les Escudier, mandataires de Verdi. Ils font cause commune avec vous pour empêcher les représentations du Théâtre Italien. Ils vous conseillent de ne pas attendre l'annonce de Rigoletto sur l'affiche, et d'envoyer un huissier pour empêcher l'annonce même; sinon, on va en référé au dernier moment, et le référé autorise la représentation, sauf jugement... Paillard de Villeneuve est l'avocat, l'ami, le bras droit judiciaire de Calzado. Ne feriez-vous pas mieux de prendre pour avocat Crémieux ? Envoyez-moi vos instructions le plus tôt possible. Il y a urgence». (Lettre de Paul Meurice, 1er janvier 1857).

(1) Edition chronologique, Jean Massin, tome X, p.p. 1267-68.

 

 A Paul de Saint-Victor

Hauteville-House, 4 janvier 1857.

Monsieur,

Trouvez bon que je vous remercie. Vous venez de parler de Notre Dame de Paris en admirables termes (1) Quoique je vive (si je vis) presque hors de tout, si désintéressé de toute chose et de moi-même que je sois à cette heure, il m'est impossible de ne pas sentir profondément ce que valent quelques pages de vous sur un livre de moi. Je suis un de vos lecteurs assidus, C'est-à­dire un esprit attentif à votre esprit. Tous ces bas-reliefs que vous ciselez, toutes ces fresques que vous peignez chaque semaine passent sous mes yeux, et d'un ciseau et d'un pinceau comme le vôtre, pas un détail ne m'échappe.

Vous prononcez mon nom quelquefois; je suis depuis longtemps votre débiteur; aussi est-ce avec empressement que je saisis aujourd'hui cette occasion, non d'acquitter ma dette, mais de la constater. D'ailleurs, à un point de vue plus élevé que ce qui m'est personnel, je me considère comme le débiteur et l'obligé de tous les hommes qui sont, comme vous, des verbes de vie et des flambeaux de progrès.

Je vous serre la main, monsieur.

VICTOR HUGO.

(1) Dans la presse du 28 décembre 1856, à propos du ballet tiré de la Esmeralda et représenté à l’Opéra.

Edition chronologique, Jean Massin, tome X, p.1268.

 

  À Schœlcher.

Hauteville-House, 12 janvier [1857]

Vos lettres, cher ami, sont toujours des joies dans notre groupe auquel vous manquez, et où votre place est restée vide. Je vous envoie un mot pour notre excellent ami Eugène Sue. Je bats des mains à sa guerre au catholicisme (1) je vais même plus loin que lui, car je crois que le christianisme a fait son temps. Le vêtement même de Luther est trop étroit pour les fils de la Révolution.

Vous ne devez rien comprendre à cette avalanche de stamps que contient ma lettre. Explication : un proscrit pauvre appelé Collet a ouvert une souscription à Londres où il demeure. Il a envoyé une liste ici. Personne (vu la pauvreté de tous) n'a souscrit, si ce n'est un proscrit qui a donné 1 franc et moi qui ai ajouté 5 francs, - cela fait six francs. Je vous les envoie en stamps. Aurez-vous la bonté de faire parvenir les stamps ou l'argent à M. Collet dont voici l'adresse : M. Collet, 40, Graci Church Street - chez M. Barbet.

Pardon et merci.

Je n'ai plus que la place d'un tendre serrement de main.

                                                                                             VICTOR HUGO.

(1) Eugène Sue venait de publier ses Lettres sur la question religieuse. La dernière est datée 16 novembre 1856.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'imprimerie nationale.

 

 

17 janvier 1857.

Michel Lévy met en vente la traduction, par François Victor Hugo, des sonnets de Shakespeare.

 

 

Hauteville-House, 18 janvier [1857].

A Paul Meurice :

Auguste part mercredi. Il hésite avec raison à emporter des messages écrits, ce qui fait que je vous envoie ce mot par la poste. Cher poëte, voici encore que je vais vous accabler de toute la prose de mes affaires. Outre mes deux lettres du commencement de janvier, pleines de Rigoletto, de Cazaldo, etc., vous allez trouver que c'est un peu fort de vous envoyer une troisième lettre plus ennuyeuse encore. Pardonnez-moi d'avance et veuillez prendre connaissance des aimables petites paperasses que je vous envoie ouvertes.  Je voudrais que vous eussiez la bonté :

1°, de remettre à M. Pelvey la lettre à, lui destinée;

2°, d'aller vous-même le plus tôt possible rue de Ménars, de voir le directeur de la compagnie et de lui remettre la lettre que je lui écris plus la lettre de change de 618 fr., pour le 31 janvier en échange de laquelle il vous remettra la quittance que vous pourrez me faire parvenir par la poste, ou réserver pour me la remettre quand vous nous ferez la joie de venir voir notre masure de Guernesey.

Notre pauvre Kesler vient d'être malade. Il est bien reconnaissant à M. Bochet dont l'excellent cœur me touche vivement dans cette occasion. A ce propos, vous a-t-il (Bochet) remis les 25 fr. du 15 Xbre ? Je dis 15 Xbre, vu que les 75 fr. déjà touchés par vous et transmis par moi à Kesler se rapportent aux dates que voici : 15 7bre, 15 8bre, 15 9bre.

Vous allez avoir Auguste. Nous allons vous l'envier pendant un grand mois. Vous lui lirez ce que vous faites, et ce sera encore une jalousie que nous aurons. Heureusement l'été arrive, et vous amènera. Je continue de bâtir ma maison, et j'y demeure en attendant qu'elle soit bâtie. Mettez-moi aux pieds de votre gracieuse femme et laissez-moi vous embrasser.

V.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'imprimerie nationale.

 

  À Albert Lacroix (1).

Hauteville-House, 18 janvier 1857.

Vos lettres, monsieur, sont d'un noble esprit et me donnent hâte de lire votre livre (2). J'ai tardé à vous répondre, ce que vous me pardonneriez aisément, si vous voyiez de quels travaux et de quelles affaires de tout genre je suis, à la lettre, accablé. Je vous lirai avec bonheur. Nous avons une religion intellectuelle commune. Vous avez la généreuse ambition d'être un des porte-flambeaux du progrès. En relisant vos deux lettres, empreintes de tant d'élévation, je sens que vous en êtes digne. Prenez donc rang, monsieur, en tête de la phalange des esprits en marche. Je vous tends la main.

VICTOR HUGO (3).

(1) Albert Lacroix, le futur éditeur des Misérables, de William Shakespeare, des Chansons des Rues et des Bois, des Travailleurs de la Mer, publia un drame et quelques volumes d'histoire. Il fonda, en 1861, une maison d'édition. - (2) Histoire de l'influence de Shakespeare sur le théâtre français jusqu'à nos jours. Le 13 décembre 1856, Lacroix avait demandé à Victor Hugo la permission de lui envoyer son volume. (3) Le Temps, 20 février 1902.

 

 

23 janvier 1857.

Hetzel réclame Les Misérables.

 

  A Paul Meurice.

29 janvier.

Encore des ennuis que je vous envoie, comme manière de vous prouver ma reconnaissance pour toutes les peines que je vous donne. Votre lettre sur l'affaire Rigoletto nous a fait le plus grand plaisir (1). Maintenant, voulez-vous vous charger de remettre celle-ci à notre excellent et éloquent ami Crémieux, et l'autre (double) à la Commission des auteurs dramatiques. Je ne sais comment faire pour vous répéter que je suis à vous du fond du cœur. Je voudrais pouvoir vous dire d'une façon nouvelle que je vous aime à la vieille manière. Quelles bonnes causeries vous devez faire avec Auguste. Je suis jaloux de lui et envieux de vous.

(1) a ... Lundi, je sors 'a midi. Je Vais aux affiches et qu'est-ce que je vois ?

A

THÉÂTRE ITALIEN
PAR ORDRE

Première représentation de Rigoletto
Opéra en 3 actes. Paroles de M. PIAVE
Musique de VERDI

... et, le soir, la représentation a eu lieu, mais On n'est pas venu. (Les mots PAR ORDRE indiquaient que l'empereur ou l'impératrice devait assister à la représentation.) L'affaire est Venue hier mercredi au tribunal. Crémieux a été admirable. Il est allé aussi loin que possible. Il a noblement et Vaillamment parlé de vous... l'attestation si formelle du Comité de l'Association a produit un tel effet que l'avocat du Théâtre italien n'a pas osé soutenir que Rigoletto n'était pas la contrefaçon du Roi s'amuse. Mais savez-vous sur quoi il s'est appuyé ? Encore sur la prescription. L'avocat du Théâtre italien n'a pu finir et l'affaire a été renvoyée à huitaine, pour l'achèvement du plaidoyer, la réplique de Crémieux et le jugement. » - (2) Correspondance entre Victor Hugo et Paul Meurice. L'affiche, décollée par Paul Meurice, est à la maison de Victor Hugo.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'imprimerie nationale.