Année 1860.

Premier congrès international de Chimie à Karlsruhe (Wurtemberg)

Goncourt : Charles Demailly - Duranty : Le Malheur d'Henriette Gérard - Création du Moniteur scientifique.

 

 

Sur une note écrite par V.H., le 1er janvier 1860, en tête des épreuves de la Légende des Siècles, il rédige une sorte de déclaration en faveur de Juliette :

L'ordre de me fusiller si j'étais pris avait été donné dans les journées de décembre 1851... Si je n'ai pas été pris, et, par conséquent, fusillé, si je suis vivant à cette heure, je le dois à Mme Juliette Drouet qui, au péril de sa propre liberté et de sa propre vie, m'a préservé de tout piège, a veillé sur moi sans relâche, m'a trouvé des asiles sûrs et m'a sauvé, avec quelle admirable intelligence, avec quel zèle, avec quelle héroïque bravoure, Dieu le sait et l'en récompensera ! Elle était sur pied la nuit comme le jour, errait seule à travers les ténèbres dans les rues de Paris, trompait les sentinelles, dépistait les espions, passait intrépidement les boulevards au milieu de la mitraille, devinait toujours où j'étais et, quand il s'agissait de me sauver, me rejoignait toujours. Un mandat d'amener a été lancé contre elle et elle paie aujourd'hui de l'exil son dévouement. Elle ne veut pas qu'on parle de toutes ces choses, mais il faut pour tant que cela soit connu... "

 

 

A Thécel, de l'Indépendance belge.

Janvier 1860.

Je viens de lire une ravissante page, et fort belle et fort grave en même temps, écrite par vous sur les romans champêtres de George Sand (2). Je vous applaudis de toutes mes forces et je vous remercie d'avoir glorifié George Sand, particulièrement en ce moment-ci.

Il y a, à cet instant où nous sommes, une sorte de mauvais entraînement à réagir contre cette belle renommée et contre cet éminent esprit. Les premiers symptômes de cette assez méchante épidémie remontent à quelques années déjà.

Certes, personne ne comprend et n'admet plus que moi la critique haute et sérieuse, à laquelle Eschyle, Isaïe, Dante et Shakespeare eux-mêmes appartiennent, et qui a les mêmes droits sur les taches d'Homère que l'astronome sur les taches du soleil; mais la sauvagerie des haines littéraires, mais des acharnements d'hommes contre une femme, mais jusqu'à de la rhétorique de cour d'assises dépensée contre un noble et illustre écrivain, voilà ce qui m'étonne et me froisse profondément.

George Sand est un cœur lumineux, une belle âme, un généreux et puissant combattant du progrès, une flamme dans notre temps; c'est un bien plus vrai et bien plus puissant philosophe que certains bonshommes plus ou moins fameux du quart d'heure que nous traversons. Et voilà ce penseur, ce poëte, cette femme, en proie à je ne sais quelle réaction aveugle et injuste ! Je répète le mot réaction, car il a un sens multiple, et il dit tout.

Quant à moi, je n'ai jamais plus senti le besoin d'honorer George Sand qu'à cette heure où on l'insulte. Je serais même bien fâché que, par une sorte de petite fatalité taquine, La Légende des siècles ne lui fût pas parvenue. Elle y pourrait voir un oubli, dans un moment où je me tourne vers elle plus que jamais.

VICTOR HUGO (1).

(1) Cette lettre est citée dans le Courrier de Paris, L'Indépendance belge, 28 janvier 1860, à propos de la publication de Lui, par Paul de Musset.

 

 

À Ernest Hamel.

Hauteville-House, 6 janvier 1860.

Monsieur,

C'est plus qu'un remercîment que je vous dois, c'est une émotion.

Je viens de lire l'article éloquent que vous avez bien voulu me consacrer dans le Courrier de l'Europe du 24 décembre. Tant de sympathie exprimée avec tant de talent, une cordialité si douce mêlée à des vues si hautes, cela me charme, je dis mieux, cela me touche, et -je sens le besoin de vous serrer la main.

Ce serrement de main, je vous l'envoie; ma lettre vous le portera; vous l'y sentirez, n'est-ce pas? Déjà j'avais eu l'occasion de vous exprimer ma profonde estime pour l'historien philosophe qui est en vous; trouvez bon, je vous prie, qu'à cette estime s'ajoute désormais l'affection; nous servons la même cause, nous luttons pour les mêmes principes, je me sens deux fois votre ami.

VICTOR HUGO (1) .

(1)  Cette lettre fut insérée en 1860 en tête d'une étude Victor Hugo, publiée par E. Hamel.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie  Ollendorff-édité par l'imprimerie nationale.

 

 

10 janvier 1860.

Le gibet de John Brown ! On se souvient qu'au début de l'année 1854 Tapner avait été pendu à Guernesey, et on sait les efforts que fit, en cette circonstance, mais en vain, le poète pour sauver l'assassin. Il avait, ces jours-là, dessiné un gibet et un pendu. A l'annonce du supplice de Brown, il reprend ce dessin initial. Comme Paul Chenay est là, à Guernesey, il lui donne ce dessin à graver. Chenay, qui rentre à Paris le 10 janvier 1860, emporte le dessin, et entreprend de le multiplier par la gravure. Hugo souhaitait que son œuvre soit connue dans le monde entier. La gravure de Chenay est ainsi légendée, dans la marge inférieure :

Pro Christo Sicut Christus, puis, en dessous: JOHN BROWW, suivi de l'indication 2 décembre 1859. Charleston. "

 

 

A Michelet

Hauteville-House, 20 janvier 1860.

Je l'ai, et je le lis, et je le relis, ce livre profond, pénétrant et doux (1), où il y a des passages d'Iliade et des pages d'Évangile. Tel paragraphe sur la France est une strophe, et semble appeler tout l'avenir au combat contre le présent, et en même temps la grâce et la tendresse et l'émotion sont partout; c'est une œuvre charmante et forte, et, quel prodige ! vous dites tout et vous ne froissez rien, la pudeur et la science peuvent vous lire en se touchant du front, et, à force d'élévation et de chasteté dans le vrai, vous faites accepter la lumière par l'intimité et le plein midi par le mystère. Vénus nue, cela n'est que beau; mais Marie nue, c'est grand.

Or la vierge et la mère, c'est là toute la femme; c'est ainsi que vous l'avez comprise, c'est ainsi que vous l'avez peinte, et vous avez mis à votre poëme un fond d'étoiles. Et en somme ce livre est poignant, car la femme est pathétique; et l'on trouve dans votre œuvre toute cette Ève avec sa faiblesse, son génie et sa beauté.

Laissez dire “ la cabale ”. Un siècle où il y a des hommes comme vous n'est pas un temps de décadence, mais un temps de renaissance. Le dix--neuvième siècle est une aube; vous êtes un de ses plus splendides et un de ses plus chauds rayons.

Votre ami.

VICTOR HUGO (2).

(1) La Femme. –(2) Musée Carnavalet. - JEAN-MARIE CARRÉ. Michelet et son temps. Revue de France, 15 février 1924.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'imprimerie nationale.

 

 

21 janvier 1860.

V.H. à Paul Chenay :

" Vous avez désiré graver mon dessin de John Brown ,vous désirez aujourd'hui le publier; j'y consens, et j'ajoute que je le trouve utile. John Brown est un héros et un martyre. Sa mort a été un crime. Son gibet est une croix. "

 

 

21 janvier 1860.

Note : "  M.F. va aller à Paris, il est entendu que son voyage est payé par elle sur l'argent que je lui alloue pour son mois ordinaire et ne donnera lieu à aucune allocation spéciale. "

A Paris les autorités de police s'alarment. Parce qu'il y a cette date gravée: " 2 décembre " ! On saisit le plus d'exemplaires possible et on les lacère. Un nouveau tirage sera autorisé, à la condition que la date fatale en soit ôtée...

 

 

Hauteville-House, 22 janvier.

A Paul Meurice :

Ma famille va aller à Paris; il me semble que cela veut dire que vous viendrez à Guernesey, car c'est là le retour qu'il nous faut. Je vois arriver l'été avec joie, et je me figure que vous viendrez faire au bord de ma mer quelque œuvre charmante comme Fanfan la Tulipe ou profonde comme le Maître d'école. Tous vos ouvrages me donnent deux bonheurs, 1° l'ouvrage, 2° le succès. Jugez à quel point je suis votre obligé.

Je vous remercie de m'avoir envoyé le petit compte de juillet. C'est  maintenant du chiffre de Vacquerie qu'il me faudrait le détail pour savoir ce qui est là-dedans au compte de ma femme et ce qui est au mien. Si Vacquerie a ce détail encore sous la main, soyez assez bon pour le prier de me l'envoyer. Si cela lui coûte le moindre effort de recherche ou de mémoire, qu'il n'en fasse rien. Peu importe après tout. Ce que je perdrai, ma femme le gagnera. Petit malheur, comme vous voyez.

J'ai écrit à Vacquerie qu'il s'était mépris au sujet de ma lettre à Alex. Dumas. On y a voulu voir ce qui n'y était pas. Rectifiez, je vous prie, dans l'occasion, les fausses idées à ce sujet.

Le succès du pendu nous parait être dans le fac-similé. Recommandez-le bien à Paul Chenay.

Avez-vous connaissance d'une série charmante d'images sur la Légende des Siècles signées Marcellin et publiées dans le Journal amusant? Pourriez-vous me les envoyer?

A vous. Con todo mi alma.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'imprimerie nationale.

 

 

23 janvier 1860.

Traité de libre-échange entre la France et l'Angleterre.

 

 

28 janvier 1860.

La presse actuelle critique fort sévèrement George Sand. Paul de Musset vient de publier Lui, qui ranime de vieilles querelles et montre la dame de Nohant sous un jour peu flatteur.

 

 

Février 1860.

V.H. à Thécel, de l'Indépendance belge.

Je viens de lire une ravissante page, et fort belle et fort grave en même temps, écrite par vous sur les romans champêtres de George Sand. Je vous applaudis de toutes mes forces et je vous remercie d'avoir glorifié George Sand, particulièrement en ce moment-ci.

Il y a, à cet instant où nous sommes, une sorte de mauvais entraînement à réagir contre cette belle renommée et contre cet éminent esprit. Les premiers symptômes de cette assez méchante épidémie remontent à quelques années déjà.

Certes, personne ne comprend et n'admet plus que moi la critique haute et sérieuse, à laquelle Eschyle, Isaïe, Dante et Shakespeare eux-mêmes appartiennent, et qui a les mêmes droits sur les taches d'Homère que l'astronome sur les taches du soleil; mais la sauvagerie des haines littéraires, mais des acharnements d'hommes contre une femme, mais jusqu'à de la rhétorique de cour d'assises dépensée contre un noble et illustre écrivain, voilà ce que je repousse, voilà ce qui m'étonne et me froisse profondément.

George Sand est un cœur lumineux, une belle âme, un généreux combattant du progrès, une flamme dans notre temps; c'est un bien plus vrai et bien plus puissant philosophe que certains bonshommes plus ou moins fameux du quart d'heure que, nous traversons. Et voilà ce penseur, ce poëte, cette femme, en proie à je ne sais quelle réaction aveugle et injuste! Je répète le mot réaction, car il a un sens multiple, et il dit tout.

Quant à moi, je n'ai jamais plus senti. le besoin d'honorer George Sand qu'à cette heure où on l'insulte.

Correspondance 1836-1882 Paris Calmann Lévy, éditeur –1898- p.232.

 

 

02 février 1860.

J.J. est guérie. Le docteur Corbin est venu pour la dernière fois.

 

 

04 février 1860.

Départ d' Adèle I .

 

 

Hauteville-House, 4 février 1860.

V.H. à Henri de Lacretelle.

Il n'y a pas de consolation, cher poëte, pour des douleurs comme la vôtre. Hélas ! cette charmante femme, cette fleur de votre jeunesse, cette aube de votre vie, cette vision lumineuse de notre passé à tous, la voilà donc évanouie (1) ! C'était un sourire, c'est un fantôme. Nous sommes faits pour être quittés par tout ce qu'il y a de meilleur ici-bas. Moi, il y a dix-sept ans qu'un ange que j'avais, ma fille, s'en est allée; mais je l'ai toujours; je ne la vois pas, mais je la sens dans ma vie et je l'attends dans ma mort. Vous aussi, vous vous tournez de ce côté-là maintenant. C'est la loi. Nous devons mourir successivement dans tous ceux que nous aimons pour revivre en eux plus tard.

Vous avez toutes les grandes et sérieuses préoccupations de la poésie et de l'art; votre noble esprit pansera les blessures de votre cœur navré.

Courage, cher poëte. Je vous serre tendrement la main.

Correspondance 1836-1882 Paris Calmann Lévy, éditeur –1898- p.324.

(1) Mme Henri de Lacretelle venait de mourir.

 

 

À Marie Hugo. [Carmélite.]

H.-H. , 7 février 1860.

Tu as raison, chère Marie, de nous aimer toujours un peu car nous t'aimons bien. Je te sais heureuse, et c'est là une des douceurs de ma vie. Quand je t'écris, il me semble que c'est le sacrifice qui écrit au sacrifice. Nous obéissons à Dieu tous les deux. Il n'y a que cela de vrai sous le ciel.
Ta douce lettre nous a fait grand plaisir. Pense à nous, prie pour nous. Dieu écoute les anges; il t'entendra.
Ma femme et moi nous t'embrassons tendrement.
VICTOR H.

Ta cousine et tes cousins t'envoient leur plus fraternel souvenir. Ta belle-sœur Julie qui est chez moi en ce moment t'aime bien (1).
(1) Louis BARTHOU, Les Amours d'un poète.

 

 

07 février 1860.

A Paul Meurice :

Je ne veux pas tarder une minute à vous remercier de la bonne nouvelle. Oh! que ce sera charmant de vous avoir dans un mois! quel doux printemps vous allez nous faire, et comme ce sera vrai, dans cette minute-là, que c'est Paris qui est l'exil.

Je vous accuse réception de la lettre, du paquet et du livre de MM. de Goncourt. J'en ai déjà lu quelques pages qui me paraissent d'un très charmant style. J'ai reçu aussi la quittance des 618 fr.  Seriez-vous assez bon pour transmettre ces quatre lettres (je ne sais pas l'adresse de Guérin). Ma femme est prés de vous en ce moment, mais nous n'aurons rien à lui envier dans un mois.

Tuus.

Je suis de votre avis quant au roman.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'imprimerie nationale.

 

 

H.-H., 9 février 1860.

À Auguste Vacquerie :

Cher Auguste, je ne saurais vous dire combien je suis touché de tout ce que vous faites pour Chenay, pour John Brown, et pour Charles, c'est-à-dire pour moi. Je vous veux un immense succès, et il me semble que c'est moi qui vous le dois, et qu'en vous saluant maître, le public sera mon fondé de pouvoir. Ce sera une belle journée, et j'envierai les témoins du triomphe. C'est l'exil de ne pas être là.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'imprimerie nationale.

 

 

10 février 1860.

agenda:

Je suis allé pour la première fois depuis que je suis dans l'île à la pointe de Jerbourg, (Saint Martin) au-delà de la colonne avec Juliette.

 

 

À George Sand.


Hauteville-House, 11 février 60.

Vous avez raison de m'aimer un peu. Je suis une tête fière, mais bonne, faite pour le rocher, de là mon exil, et pour l'amour, de là le reste de ma vie.
L'admiration, vous le savez, madame, est une sorte d'amour, et c'est cet amour-là que je sens pour vous, comme je le sens pour Virgile, pour Dante, pour Horace, et pour quiconque est philosophe. Ma solitude aime la vôtre, mon âpreté aime votre douceur, et il y a dans les belles choses que vous écrivez un rayonnement qui me convient.
On m'a fort déchiré depuis que j'existe, sans éveiller autre chose en moi qu'un certain dédain.
Mais j'étais vraiment froissé des violences dirigées contre vous. Vous avez bien voulu, vous qui n'avez besoin de rien, ni de personne, désirer une marque publique de mon estime et de mon respect
(1). J'ai été heureux de vous l'offrir et puisqu'il m'a été donné de faire un moment plaisir à votre grande âme, je suis content.
Je serre et je baise votre main.
                              V. Hugo.
(1) George Sand avait, par Hetzel, fait savoir à Victor Hugo qu'elle serait heureuse et fière de se voir défendue par lui contre les attaques qui l'assaillaient de divers côtés; puis, le 1er  février, elle avait remercié Victor Hugo de la lettre adressée à Thécel, et publiée dans L'Indépendance belge.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'Imprimerie Nationale.

 

 

16 février 1860.

V. H. sur le livre anniversaire :

La vie  avance, l'amour persiste. Il y a un éden derrière nous, et un paradis devant nous. Car pour ceux qui se sont aimés dans la vie et qui entrent dans la mort en s'aimant, la tombe est étoilée; c'est la porte du ciel. Que Dieu me donne la vie avec toi et la mort avec toi, voilà ce que je lui demande dans ma prière de tous les soirs. L'amour vieilli est de l'amour religieux; il y a de la prière dans son baiser. Cher doux ange, vieillissons donc avec joie, car le grand rajeunissement est proche. Il s'appelle l'éternité, quelle aurore! Aimons-nous et prions.

 

 

Hauteville-House, 16 février 1860.

À Monsieur Louis Koch :

J'ai bien tardé, monsieur, à vous remercier d'une lettre pleine d'âme et de cœur que j'ai reçue de vous l'été passé. La noble femme qui est votre tante a bien voulu vous expliquer mon silence qui n'est pas oubli, croyez-le bien. Je sais tout ce que vous valez, et je suis avec intérêt vos études et vos efforts. II y a en vous un courageux et intelligent travailleur de l'idée. Votre digne père vous a fait le fils de sa pensée en même temps que le fils de son sang, et toutes mes sympathies les plus cordiales vous sont acquises. Recevez-en, je vous prie, la vive expression.

VICTOR HUGO.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'imprimerie nationale.

 

 

25 février 1860.

Note :

" J'ai consulté le docteur Corbin sur mes douleurs de cœur. Ce ne sont pas des douleurs de cœur. Il m'a ausculté. "

 

 

À Charles Griffin (1).


Hauteville-House, 1er mars 1860.
Monsieur,

Je suis très reconnaissant de la communication toute spontanée et toute gracieuse que vous voulez bien me faire. Je n'ai fait aucune modification à l'article biographique que vous trouverez dans ce pli et que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer.
Quelques petits faits inexacts sont moins graves à mes yeux que l'inexactitude des appréciations
(2). Or, je comprends que sur ce point toute liberté doit être laissée à l'auteur de la biographie, dont je reconnais du reste avec empressement la parfaite politesse et la parfaite bonne foi.
Veuillez, monsieur, lui transmettre et recevoir pour vous-même l'assurance de mes sentiments très distingués.
VICTOR HUGO.

(1) Charles Griffin était directeur du Dictionary of contemporary Biography. (2) L'auteur de l'article biographique avait dit, tout en louant Le Dernier jour d'un condamné, que ce roman ne s'accordait pas en doctrine avec les autres œuvres de Victor Hugo.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'Imprimerie Nationale.

 

 

 

À Paul Meurice.


Hauteville-House 1er mars [1860].

Ah çà, je ne lâche pas prise, il nous faut vous, il nous faut madame Meurice, il nous faut un vrai versement de l'avenue Frochot dans la street-Hauteville. Ma femme a dû vous le dire, et je vous préviens, ô mon doux et cher et noble ami, que je ne la crois pas capable de revenir sans vous.
Savez-vous qu'ici on improvise un théâtre, on joue la comédie, on invente des acteurs et on trouve des actrices. Ni plus ni moins qu'à Ferney en 1760; avec Voltaire de moins, mais avec l'océan de plus.
Quelle joie de vous avoir dans toutes ces petites fêtes! Vous en seriez - non pas, - serez l'inspiration et la lumière.
A tout à l'heure donc ! je vous serre tendrement les mains.

soy tuyo.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'Imprimerie Nationale.

 

 

Hauteville-House, 18 mars 1860.

V.H. à Champfleury :

Je réponds en hâte à votre affectueuse lettre. L'œuvre que vous tentez (1), menée à bonne fin par un homme tel que vous, ne peut que servir le mouvement des esprits.

L'art n'est pas perfectible; c'est là sa grandeur, et c'est de là que vient son éternité (je prends ce mot dans le sens humain, bien entendu). Eschyle reste Eschyle, même après Shakespeare; Homère reste Homère, même après Dante; Phidias reste Phidias, même après Michel-Ange. Seulement la venue des Shakespeare, des Dante et des Michel-Ange est indéfinie ; les constellations d'hier ne barrent pas la route aux constellations de demain ; et cela par une bonne raison, c'est que l'infini ne s'encombre pas. Donc en avant! Il y a place pour tous. On ne peut dépasser les génies, mais on peut les égaler. Dieu, qui fait le cerveau humain, ne s'épuise pas et le remplit d'étoiles.

Je l'ai dit dès 1830, en rejetant toutes les appellations qui passent et qui ne caractérisent rien : La littérature du dix-neuvième n'aura qu'un nom; elle s'appellera la littérature démocratique. Elle n'aura qu'un but : l'agrandissement de la lumière humaine par le double rayonnement combiné du réel et de l'idéal.

Le roman est presque une conquête de l'art moderne; le roman est une des puissances du progrès et une des forces du génie humain en ce grand dix-neuvième siècle, et vous êtes, par la précision comme par l'élévation de votre esprit, l'un des maîtres du roman.

Correspondance 1836-1882 Paris Calmann Lévy, éditeur –1898- p.233.

(1) Champfleury venait de fonder Le Bulletin du romancier.

 

 

19 mars 1860.

Retour d' Adèle I.

 

 

22 mars 1860.

V.H. achève la partie nommée :

- l'Ange Liberté

La première partie contient un fragment de trente-deux vers daté du 4 mars 1854.

La fin de Satan :Hors de la terre III, II.

 

 

24 mars 1860.

Annexion de la Savoie et du comté de Nice.

 

 

A la suite de l'exécution de John Brown, le 2 décembre 1859. Victor Hugo écrit à Heurtelou rédacteur du "Progrès" et rappelle sa solidarité au peuple noir en lutte contre l'esclavage.

À Monsieur Heurtelou, rédacteur du Progrès
à Port-au-Prince (Haïti).


Hauteville-House, 31 mars 1860.
Votre lettre m'émeut. Vous êtes, monsieur, un noble échantillon de cette humanité noire si longtemps opprimée et méconnue. D'un bout à l'autre de la terre, la même flamme est dans l'homme, et vous êtes un de ceux qui le prouvent. Y a-t-il eu plusieurs Adams ? Les philosophes peuvent discuter la question, mais ce qui est certain, c'est qu'il n'y a qu'un Dieu. Puisqu'il n'y a qu'un père, nous sommes frères. C'est pour cette vérité que John Brown est mort; c'est pour cette vérité que je lutte. Vous m'en remerciez, et je ne saurais vous dire combien vos belles paroles me touchent. Il n'y a sur terre ni blancs, ni noirs, il y a des esprits; vous en êtes un. Devant Dieu, toutes les âmes sont blanches.
J'aime votre pays, votre race, votre liberté, votre république. Votre île magnifique et douce plaît à cette heure aux âmes libres; elle vient de donner un grand exemple : elle a brisé le despotisme.
Elle nous aidera à briser l'esclavage. Car l'esclavage disparaîtra. Ce que les États du Sud viennent de tuer, ce n'est pas John Brown, c'est l'esclavage.
Dès aujourd'hui, l'union américaine peut être considérée comme rompue. Je le regrette profondément, mais cela est désormais fatal. Entre le Sud et le Nord il y a le gibet de Brown.
La solidarité n'est plus possible. Un tel crime ne se porte pas à deux. Continuez votre œuvre, vous et vos dignes concitoyens. Haïti est maintenant une lumière. Il est beau que, parmi les flambeaux du progrès éclairant la route des hommes, on en voie un tenu par la main du nègre.
Votre frère.
VICTOR HUGO (1).

(1) Lettre reproduite dans Le Progrès de Port-au-Prince.
Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'Imprimerie Nationale.

 

 

À Paul Chenay.

31 mars [1860].
Au moment où vous recevrez ce mot, mon cher et excellent beau-frère, vous aurez vu Paul Meurice et il vous aura lu ma lettre d'avant-hier. J'ai dû vous dire la vérité et vous avez certainement compris que je ne pouvais vous donner une plus grande marque de mon amitié. Je connais votre courage et à l'heure qu'il est vous vous êtes encore mis à œuvre pour refaire le portrait
(1), car il n'y a en effet pas de temps à perdre. - Tout le mal est venu de ce que vous n'avez pas eu, à Paris, le modèle sous les yeux. Je vous l'envoie, vous trouverez sous ce pli une très belle épreuve de la photographie à reproduire. Voilà ce qui est digne d'être étudié et scrupuleusement rendu par votre souple et habile burin. Fac-similé, tout est là. La dimension et le fond importent au plus haut point. Ce n'était pas une chose heureuse que cette figure perchée comme dans un coin, au-dessus de la signature. Faites une belle œuvre cette fois. Cela vous est facile; je dis plus, cela vous est naturel.
Courage ! à bientôt, à toujours. Je vous embrasse fraternellement.
VICTOR H.
P. S. Nous allons vous rendre Julie, c'est avec un grand regret. Vous et elle, vous nous semblez désormais le complément gracieux et charmant de Hauteville-House.
(1) Paul Chenay avait été chargé de graver le portrait de Victor Hugo, d'après la photo-graphie faite en 1856 à Guernesey.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'Imprimerie Nationale.