Année 1871.

Traité de Francfort et cession de l'Alsace et de la Lorraine (V) - Présidence d'Adolphe Thiers (1797-1877) - Inauguration du tunnel du Mont-Cenis

Deuxième recueil du Parnasse Contemporain - Zola : Les Rougon-Macquart (1871-1893, 20 vol.)

 

 

Jeudi soir [1871].

A Auguste Vacquerie :

Cher Auguste, j'ai cru devoir conseiller à Victor la plus grande cordialité envers un homme qui a écrit sur sa mère et sur notre deuil la page émue que vous connaissez. Vous ne me blâmerez pas. Quelle page poignante et puissante, le Meurtrier! Je l'ai lue ce matin, je vais la relire ce soir.

A vous profondément.

V.

Correspondance tome III (année 1867 – 1873) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff – Edité par l’imprimerie Nationale.

 

 

01 janvier 1871.

Louis Blanc m'adresse dans les journaux une lettre sur la situation.

- Stupeur et ébahissement de Petit Georges et de Petite Jeanne devant la hotte de joujoux. La hotte déballée, une grande table en a été couverte. Ils touchaient à tous et ne savaient lequel prendre. Georges était presque furieux de bonheur. Charles a dit :

“ - C'est le désespoir de la joie (1) ! ”

- J'ai faim. J'ai froid. Tant mieux. Je souffre ce que souffre le peuple.

- Décidément, je digère mal le cheval. J'en mange pourtant. Il me donne des tranchées. Je m'en suis vengé, au dessert, par ce distique :

Mon dîner m'inquiète et même me harcèle,

J'ai mangé du cheval et je songe à la selle.

- Les prussiens bombardent Saint-Denis.

(1). De ce 1er janvier, semble t-il, les vers qui ouvrent la section “ Janvier ” dans l'Année terrible : “ Enfants,

 on vous dira plus tard... ”

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.88.

 

 

02 janvier 1871 (1).

Daumier et Louis Blanc ont déjeuné avec nous. J'ai invité à dîner pour ce soir d'Alton-Shée et son fils, Louis Blanc, Daumier, M. et Mme Paul Foucher.

- Louis Koch a donné à sa tante pour ses étrennes deux choux et deux perdrix vivantes.

- Ce matin nous avons déjeuné avec de la soupe au vin.

- On a abattu l'éléphant du Jardin des Plantes. Il a pleuré. On va le manger.

- Les prussiens continuent de nous envoyer six mille bombes par jour.

(1). La pièce de l'Année terrible, “ Choix entre les deux nations ”(Septembre, I), a été écrite ce 2 janvier 1871.

Le même 2 janvier, un arrêté nommait Charles Hugo capitaine d'état-major de la garde nationale de la Seine.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.88.

 

 

03 janvier 1870.

- Le chauffage de deux pièces au Pavillon de Rohan coûte aujourd'hui 10 frs. par jour.

Le club montagnard demande de nouveau que Louis. Blanc et moi soyons adjoints au gouvernement pour diriger. Je refuse.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.89.

 

 

04 janvier 1871.

Reçu d'Hetzel, à valoir sur Napoléon le Petit et Les Châtiments : 1.500 frs.

- Il y a en ce moment douze membres de l'Académie française à Paris, dont Ségur, Mignet, Dufaure, d'Haussonville, Legouvé, Cuvillier-Fleury, Barbier,Vitet.

- Lune. Froid vif. Les prussiens ont bombardé Saint-Denis toute la nuit.

- De mardi, à dimanche, les Prussiens nous ont envoyé vingt-cinq mille projectiles. Il a fallu pour les transporter deux cent vingt wagons. Chaque coup coûte 60 francs; total : 1.500.00 francs. Il y a eu une dizaine de tués. Chacun de nos morts coûte aux prussiens 150.000 francs.

- Nous avons dîné seuls tous les deux, avec Petit Georges.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.89.

 

 

05 janvier 1871.

Le bombardement s'accentue de plus en plus. -On bombarde Issy et Vanves.

- Le charbon manque. On ne peut plus blanchir le linge, ne pouvant le sécher. Ma blanchisseuse m'a fait dire ceci par Mariette : “ - Si M. Victor Hugo, qui est si puissant, voulait demander pour moi au gouvernement un peu de poussier, je pourrais blanchir ses chemises. ”

- J'étais aux Feuillantines, un obus est tombé près de moi (1).

- Outre mes convives ordinaires du jeudi, j'ai eu à dîner Louis Blanc, Rochefort, Paul de Saint-Victor et Louis Koch. Mme jules Simon m'a envoyé du fromage de Gruyère. Luxe énorme. Nous étions treize à table.

- Premières personnes tuées dans Paris par le bombardement : quatre rue Gay-Lussac, deux près du Val-de-Grâce.

(1). Cf. la pièce VI de la section “ janvier ” dans l'Année terrible : “ Une bombe aux Feuillantines. ” manuscrit daté de janvier 1871.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.89.

 

 

06 janvier 1871.

Au dessert, hier, j'ai offert des bonbons aux femmes et j'ai dit :

Grâce à Boissier, chères colombes,

Heureux, à vos pieds nous tombons;

Car on prend les forts par les bombes,

Et les faibles par les bonbons.

- Les parisiens vont, par curiosité, voir les quartiers bombardés. On va aux bombes comme on irait au feu d'artifice. Il faut des gardes nationaux pour maintenir la foule. Les prussiens tirent sur les hôpitaux. Ils bombardent le Val-de-Grâce. Leurs obus ont mis le feu cette nuit aux baraquements du Luxembourg pleins de soldats blessés et malades, qu'il a fallu transporter, nus et enveloppés comme on a pu, à la Charité. Barbieux les y a vus arriver vers une heure du matin.

- Seize rues ont déjà été atteintes par les obus.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.90.

 

 

07 janvier 1871.

Dépense de la semaine au pavillon de Rohan : 665 frs. 25.

- Sec. à Stancemont, 15 frs.

- La rue des Feuillantines, percée là où fut le jardin de mon enfance, est fort bombardée.

- Ma blanchisseuse, n'ayant plus de quoi faire du feu et obligée de refuser le linge à blanchir, a fait à M. Clemenceau, maire du IXe arrondissement, une demande de charbon, en payant, que j'ai apostillée ainsi: “ Je me résigne à tout pour la défense de Paris, à mourir de faim et de froid, et même à ne pas changer de chemise. Pourtant je recommande ma blanchisseuse à M. le maire du IXe arrondissement. ” - Et j'ai signé. Le maire a accordé le charbon.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.90.

 

 

08 janvier 1871. (1)

Camille Pelletan nous a apporté du gouvernement d'excellentes nouvelles Rouen et Dijon repris, Garibaldi vainqueur à Nuits et Faidherbe à Bapaume. Tout va bien.

- On mangeait du pain bis, on mange du pain noir. Le même pour tous. C'est bien.

- Les nouvelles d'hier ont été apportées par deux pigeons.

- Une bombe a tué cinq enfants dans une école rue de Vaugirard.

- Ont déjeuné avec nous Victor, Vacquerie, d'Alton-Shée, Châtillon.

- Récapitulation de ce que j'ai donné depuis mon arrivée à Paris, en sommes de 5, 10 et 15 frs. 4.965 frs. En outre, la somme de mes droits d'auteur sur les lectures des Châtiments, etc., sur tous les théâtres et dans toutes les salles de Paris, somme dont j'ai fait l'abandon, dépasse 25.000 frs.

- Les représentations et les lectures ont dû cesser, les théâtres n'ayant plus de gaz pour l'éclairage et de charbon pour le chauffage.

- Mort de Prim (2). Il a été tué à Madrid d'un coup de pistolet le jour où le roi de sa façon, Amédée, duc de Gênes, entrait en Espagne.

- Le bombardement a été furieux aujourd'hui. Un obus a troué la chapelle de la Vierge à Saint-Sulpice où ma mère a été enterrée et où j'ai été marié (3).

- J'ai été voir Mlle Louise Bertin.

(1). Ce 8 janvier 1871, Hugo écrit deux pièces : “ A qui la victoire définitive ? ” (Année terrible; Décembre, IX) manuscrit daté de la même écriture que les dix derniers vers, ajoutés après coup : “ Paris assiégé. 8 janvier 1871. ”  et “ A des régiments découragés ” (Toute la Lyre, la Corde d'Airain, 2). (2). Le général Juan Prim, chef du pouvoir en Espagne depuis la chute d'Isabelle II. (3). Mme Hugo ,était morte le 27 juin 1821, et Victor Hugo épousa Adèle Foucher le 12 octobre 1822.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.91.

 

 

08 janvier 1871.

A Edgar Quinet :

Cher Quinet, les bombes tombent chez vous, je les attends chez moi. Je ne crains rien pour vous qui êtes un de ceux sur qui Dieu veille, mais j'ai besoin de vous envoyer mon plus tendre serrement de main, ainsi qu'à votre noble femme.

Tuus.

VICTOR H.

Correspondance tome III (année 1867 – 1873) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff – Edité par l’imprimerie Nationale.

 

 

10 janvier 1871(1).

Bombes sur l'Odéon.

Envoi d'un éclat d'obus par Chifflard. Cet obus, tombé à Auteuil, est marqué H. Je m'en ferai un encrier.

(1). Du 10 janvier 1871 la “ Lettre à une femme ” (Année terrible; Janvier, II).

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.91.

 

 

11 janvier 1871.

Envoyé une couverture à Mme Lanvin (1). Petit Georges a envoyé un joujou au petit Lanvin.

(1). C'est par Juliette Drouet que Hugo, jadis, avait connu les Lanvin. Il ne cessera pas de leur être bienfaisant.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.92.

 

 

12 janvier 1871 (1)

Mlle Raucourt; osc. Mme de Givodan.

- Le pavillon de Rohan me demande, à partir d'aujourd'hui, 8 francs par tête pour le dîner, ce qui avec le vin, le café, le feu, etc., porte le dîner à 13 francs par personne.

- Nous avons mangé ce matin un beefsteak d'éléphant.

- Ont dîné avec nous Schœlcher, Rochefort, E. Blum, et tous nos convives ordinaires du jeudi. Nous étions encore treize. Après le dîner, Louis Blanc, Paul Foucher, Pelletan.

(1). Le 12 janvier 1871, Hugo écrit la petite pièce : “ Autrefois j'ai connu Ferdousi ... ” qu'il publiera en 1883 dans la troisième série de sa Légende des Siècles et qui, dans l'édition définitive, forme la pièce, n° III des Esprits (Légende, XXXVIII). Ces vers développent une brève note en prose qu'on trouvera dans Pierres, p. 252.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.92.

 

 

13 janvier 1871.

Un œuf coûte 2 frs. 75. La viande d'éléphant coûte 40 frs. la livre. Un sac d'oignons, 800 frs.

- Mlle Louise David.

- Mlle Marguerite Héricourt, 14, square Montholon; osc.

- Mme Bouclier.

- Ed. Lockroy, qui part cette nuit pour les avant-postes avec le bataillon qu'il commande, est venu dîner chez moi.

- J. J. a passé la journée à chercher un autre hôtel. Rien n'est possible. Tout est fermé.

- Dumas n'est pas mort. Sa fille, Mme Marie Dumas, écrit qu'il se porte bien.

- Dépense de la semaine au pavillon de Rohan (y compris un carreau cassé (4. frs.) : 701 frs. 50.

- J'ai eu à dîner mon neveu Léopold Hugo. Après le dîner, foule chez moi (1).

(1). Sur le verso de la page précédente, Hugo a collé cette coupure du Rappel (13 janvier) :

C'est aujourd'hui que la Société des gens de lettres offre au gouvernement de la Défense Nationale les deux canons Victor-Hugo et les Châtiments que lui a gagnés la récitation des principales pièces du terrible poème aere perennius. Les membres de la Société qui voudront être de la fête sont invités à se trouver à une heure très Précise au square des Arts et Métiers.

Le poète a placé sous ce texte la note suivante :

“ La Société des gens de lettres m'a demandé d'assister à la remise des canons à l'Hôtel de Ville. Je me suis excusé. Je n'irai pas. ”

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.92.

 

 

[14 janvier] 1871 (1).

Un mot d'une femme pauvre sur le bois fraîchement abattu: “ - Ce malheureux bois vert! On le met au feu; il ne s'attendait pas à ça; il pleure tout le temps!”

- Le pape dit de l'abbé Dupanloup : “ -L'évêque d'Orléans a un chemin de fer dans la tête. ”

- Sec. à Montau (2), 15 frs.

(1). Hugo a oublié d'inscrire la date. (2). Constance Montauban, bien entendu.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p. 92.

 

 

15 janvier 1871, 2 heures.

Bombardement furieux en ce moment.

- Je fais les vers Dans le Cirque (1). Après le dîner, je les ai lus à mes convives du dimanche. Ils me demandent de les publier. Je les donne aux journaux.

(1). “ Dans le Cirque ” forme la pièce IX de la section “ Janvier ” dans l'Année terrible; le manuscrit porte, au bas, cette indication : “  Paris, 15 janvier 1871. Pendant qu'on bombarde. ”

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.93.

 

 

16 janvier 1871.

Mes vers Dans le Cirque ont paru.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.93.

 

 

17 janvier 1871.

Le bombardement depuis trois jours n'a discontinué ni jour ni nuit.

- Petite Jeanne m'a grondé de ne pas la laisser jouer avec le mouvement de ma montre.

- Tous les journaux reproduisent les vers Dans le Cirque. Ils pourront être utiles.

- Louis Blanc est venu ce matin. Il me presse de me joindre à lui et à Quinet pour exercer une pression sur le gouvernement. Je lui ai répondu : “ - Je vois plus de danger à renverser le gouvernement qu'à le maintenir. ”

- Marie Chauffour. Osc. 3 photogr. 10 frs.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.93.

 

 

18 janvier 1871.

Visite du Comité des gens de lettres.

- Mlle O. Audouard. Osc.

L'ouvrière M. Chauffour rapporte les gilets, 10 frs. M. Krupp fait des canons contre les ballons.

- Il y a un coq dans mon petit jardin. Hier Louis Blanc déjeunait avec nous. Le coq chanta. Louis Blanc s'arrête et me dit : “ - Ecoutez. - Qu'est-ce ? - Le coq chante. - Eh bien ? - Entendez-vous ce qu'il dit ? - Non. - Il dit : Victor Hugo ! ” Nous écoutons, nous rions. Louis Blanc avait raison. Le chant du coq ressemblait beaucoup à mon nom.

- J'émiette aux poules notre pain noir. Elles n'en veulent pas.

- Ce matin, on a commencé une sortie sur Montretout. On a pris Montretout. Ce soir les prussiens nous l'ont repris (1).

(1). Ce 18 janvier 1871, Hugo écrit la pièce : “ Après les victoires de Bapaume, de Dijon et de Villersexel ” (Année terrible; Janvier, X).

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.93.

 

 

20 janvier 1871.

Sec. à la Vve Matil (4. enfants); poële, suisse, osc.

- Mme Vve Godot; osc., poële.

- L'attaque sur Montretout a interrompu le bombardement.

- Un enfant de quatorze ans a été étouffé dans une foule à la porte d'un boulanger.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.94.

 

 

21 janvier 1871.

Louis Blanc vient me voir. Nous tenons conseil. La situation devient extrême et suprême. La mairie de Paris demande mon avis.

- Sec. à C. Tauban. Aristote (1), 15 frs.

- Louis Blanc a dîné avec nous. Après le dîner, sorte de conseil auquel a assisté le colonel Laussedat.

- Dépense de la semaine au pavillon de Rohan 760 frs. 55.

(1). Dans le langage convenu des carnets, “ Aristote ” désigne les incommodités mensuelles de la femme; Hugo avait-il choisi ce nom en raison de la “ sagesse ” temporaire qu'imposent à l'amant ces inconvénients féminins ? (Inutile, je pense, de préciser que “ C. Tauban ” est Constance Montauban.)

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.94.

 

 

22 janvier 1871.

Les prussiens bombardent Saint-Denis.

- D'Alton-Shée. Mlle Périga. Tas de papiers brûlés.

Dumas fils écrit que son père est mort.

Manifestation tumultueuse à l'Hôtel de Ville. Trochu se retire. Rostan vient me dire que la mobile bretonne tire sur le peuple. J'en doute. J'irai moi-même s'il le faut.

- J'en reviens. Il y a eu attaque simultanée des deux côtés. J'ai dit à des combattants qui me consultaient : “ - Je ne reconnais pour français que les fusils qui sont tournés du côté des prussiens. ”

- Rostan m'a, dit : “ - Je viens mettre mon bataillon à votre disposition. Nous sommes cinq cents hommes. Où voulez-vous que nous allions ? ” Je lui ai demandé :

“ - Où êtes-vous en ce moment ? ” Il m'a répondu : “  - On nous a massés du côté de Saint-Denis qu'on bombarde. Nous sommes à la Villette. ” Je lui ai dit : “ - Restez-y. C'est là que je vous eusse envoyés. Ne marchez pas contre l'Hôtel de Ville; marchez contre la Prusse. ”

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.95.

 

 

23 janvier 1871.

Hier soir, conférence chez moi. Outre mes convives du dimanche, Rochefort et son secrétaire Mourot avaient dîné avec moi. .

Sont venus le soir Rey et Gambon. Ils m'ont apporté, avec prière d'y adhérer, l'un le programme affiché de Ledru-Rollin (assemblée de 200 membres), l'autre, le programme de l'Union républicaine (50 membres). J'ai déclaré n'approuver ni l'une ni l'autre des deux solutions.

- Chanzy est battu. Bourbaki réussit. Mais ni l'un ni l'autre ne marchent sur Paris. Enigme dont je crois entrevoir le secret. Bêtise ou trahison.

- Un inventeur vient de m'apporter un projet de bouclier-barricade en fer pour les troupes en ligne de bataille.

- Le bombardement semble interrompu.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.95.

 

 

24 janvier 1871.

Ce matin, Flourens est venu. Il m'a demandé conseil. Je lui ai dit : “ - Nulle pression violente sur la situation. ”

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.96.

 

 

25 janvier 1871.

Société des gens de lettres.

- Mlle Eugénie Quinault; osc.

- Mlle Louise David; osc.,

- On dit Flourens arrêté. Il l'aurait été en sortant de me voir.

- J'ai fait manger deux œufs frais à Georges et à Jeanne.

- M. Dorian est venu ce matin voir mes fils au pavillon de Rohan. Il leur a annoncé la capitulation imminente. Affreuses nouvelles du dehors. Chanzy battu, Faidherbe battu, Bourbaki refoulé.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.96.

 

 

26 janvier 1871.

Mme de Rathstein (1845) (1). M. d'Estrem (2). Le Comité des gens de lettres.

- Sec. à Eve Marguerite. n. de Strasbourg. 2 frs. (16, rue Saint-Georges, au second (3).

(1). Il faut comprendre, sans doute, que cette Mme de Rathstein, dont je ne sais rien, Hugo l'avait rencontrée en 1845. (2). Le 15 novembre, Hugo écrivait : “ Destrem ”. (3). En face des notes du 26 janvier, au verso de la page précédente, cette coupure du Rappel :

Le Gaulois nous donne des nouvelles des deux canons achetés par la Société des gens de lettres avec le Produit de la lecture des Châtiments; le Victor-Hugo est au bastion 77 d'où il tire sans discontinuer; le Châtiment est au bastion 78 et a pour pointeur un peintre, M. Masson. Le Châtiment a fait sauter une poudrière du plateau de Chatillon.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.96.

 

 

27 janvier 1871.

Schœlcher est venu m'annoncer qu'il donnait sa démission de colonel de la légion d'artillerie.

- On est encore venu me demander de me mettre à la tête d'une manifestation contre l'Hôtel de Ville. J'ai refusé. Toutes sortes de bruits courent. J'invite tout le monde au calme et à l'union.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.96.

 

 

28 janvier 1871 .

Bismarck et Fabre apposent leurs signatures au bas d'une convention qui stipule en quinze articles les termes de la capitulation de Paris.

Les clauses principales de cette convention sont les suivantes:

- Armistice de vingt et un jours

- Elections les 8 février

- Convocation de la nouvelle Assemblée nationale le 12 février

- Occupation des forts par les Allemands mais pas de la ville elle-même

- La garde nationale et une division de ligne conservent leur armes

Paiement par la ville de Paris d'une contribution de guerre de deux cents millions de francs.

 

 

28 janvier 1871.

Bismarck, dans les pourparlers de Versailles, a dit à jules Favre : “ - Comprenez-vous cette grue d'impératrice qui me propose la paix ? ”

- Louis Blanc a déjeuné avec nous.

- Mlle Amélie Désormeaux. n. poële.

- Sec. à Banconstant (1), 15 frs.

Le froid a repris.

- Ledru-Rollin demande à s'entendre avec moi (par Brives).

- Petite Jeanne est un peu souffrante. Doux petit être !

- Léopold me contait ce soir qu'il y avait eu dialogue à mon sujet entre le pape Pie IX et Jules Hugo, mon neveu,  frère de Léopold, mort camérier du pape (2).

- Le pape avait dit à Jules en le voyant : “ - Vous vous appelez Hugo? - Oui, Saint-Père. - Vous êtes parent de Victor Hugo ? - Son neveu, Saint-Père. - Quel âge a-t-il ? (c'était en 1857). -Cinquante-cinq ans. -Hélas ! il est trop vieux pour revenir à l'Église ! ”

- Charles me dit que Jules Simon et ses deux fils ont passé la nuit à dresser des listes de candidats possibles pour l'Assemblée nationale.

- Cernuschi se fait naturaliser citoyen français.

(1). Hugo, visiblement, s'amuse à varier les pseudonymes de sa protégée. (2). Le 23 avril 1863. Sa tombe est dans l'église Saint-Louis-des-Français, à Rome, avec cette inscription : “ Ici repose jules Hugo, prêtre de Notre Dame de Sion, né à Paris le 2 septembre 1835; mort à Rome le 22 avril 1863. ”

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.97.

 

 

29 janvier 1871.

L'armistice a été signé hier. Il est publié ce matin. Assemblée nationale. Sera nommée du 5 au 18 février. S'assemblera à Bordeaux.

- Petite Jeanne va un peu mieux. Elle m'a presque souri.

- Plus de ballon. La poste. Mais les lettres non cachetées. Il neige. Il gèle.

Un nain qui veut faire un enfant à une géante. C'est là toute l'histoire du gouvernement de la Défense Nationale. Avortement.

Je suis venu à Paris dans l'espérance d'y trouver un tombeau. J'irai à Bordeaux avec la pensée d'en remporter l'exil. (1)

(1). Avant même les élections du 8 février 1871, Hugo est sans illusions sur la composition de la future Assemblée; il ne doute pas qu'elle ne soit âprement conservatrice; à peine arrivé à Bordeaux, il songera à démissionner.)

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.97.

 

 

30 janvier 1871.

Petite Jeanne est toujours abattue et ne joue pas.

- Mlle Louise Périga. Osc.

- Louise David. Osc.

- Mlle - Périga m'a apporté un œuf frais pour Jeanne.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.97.

 

 

31 janvier 1871.

Petite Jeanne est toujours souffrante. C'est un petit catarrhe de l'estomac. Le docteur Allix dit que cela durera encore quatre ou cinq jours.

- Gratification à Marie, la nourrice, 5 frs.

- Mon neveu Léopold est venu dîner avec nous. Il nous a apporté des conserves d'huîtres.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.98.