16 février 1871.

 Aujourd'hui a eu lieu, à l'Assemblée, la proclamation des représentants de Paris : Louis Blanc a 216.000 voix; il est le premier. Puis vient mon nom avec 214.000. Puis Garibaldi, 200.000.

 - L'ovation que le peuple m'a faite hier est regardée par la majorité comme une insulte pour elle. De là, un grand déploiement de troupes sur la place (armée, garde nationale, cavalerie). Avant mon arrivée, il y a eu un incident à ce sujet. Des hommes de la droite ont demandé qu'on protégeât l'Assemblée (contre

qui ? contre moi, à ce qu'il paraît !) La gauche a répliqué par le cri de : “ - Vive la République ! ”

- A ma sortie, on m'a averti que la foule m'attendait sur la grande place. Je suis sorti, pour échapper à l'ovation, par le côté du palais et non par la façade; mais la foule m'a aperçu, et un immense flot de peuple m'a tout de suite entouré en criant : “ - Vive Victor Hugo!” J'ai crié : “ - Vive la République !” Tous, y compris la garde nationale, et les soldats de la ligne, ont crié : “ - Vive la République ! ” J'ai pris une voiture que le peuple a suivie.

- L'Assemblée a constitué aujourd'hui son bureau. Dufaure propose Thiers pour chef du pouvoir exécutif.

- Nous dînerons pour la première fois chez nous, 13, rue Saint-Maur. J'ai invité Louis Blanc, Schœlcher, Rochefort et Lockroy. Rochefort n'a pu, venir.

- Après le dîner, nous sommes allés chez Gent, quai des Chartrons, 35, à la réunion de la gauche. Mes fils m'accompagnaient. On a discuté la question du chef exécutif. J'ai fait ajouter à la définition :

 “ nommé par l'Assemblée et révocable Par elle”.

- Le général Cremer est venu nous rendre compte des dispositions de l'armée.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.104.

 

 

17 février 1871.

Ce matin, pénible incident Philomène-Alice. Je dois prendre une résolution qui sera douloureuse.

- Gambetta, à l'Assemblée, m'a abordé et m'a dit : “ - Mon maître, quand pourrais-je vous voir ? j'aurais bien des choses à vous expliquer. ”

 - Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif. Il doit partir cette nuit pour Versailles, où est la Prusse.

- Nous avons dîné tous les trois, J. J., Victor et moi au restaurant Lanta (24 frs.).

- Ce soir, réunion de la gauche, rue Lafaurié-Monbidon. La réunion m'a choisi pour président. Ont parlé Louis Blanc, Schœlcher le colonel Langlois,

Brisson, Lockroy, Millière (pourquoi parmi nous ?), Clémenceau, Martin Bernard, Joigneaux. J'ai parlé le dernier et résumé le débat. On a agité des questions graves, le traité Bismarck-Thiers, la paix, la guerre, l'intolérance de l'Assemblée (1), le cas d'une démission à donner en masse.

(1) Le lendemain 18, Hugo écrira à Meurice : “ L'Assemblée est une Chambre introuvable; nous y sommes dans la proportion de 50 contre 700. C'est 1815 combiné avec 1851. [...] Ils ont débuté par refuser d'entendre Garibaldi, qui s'en est allé. Nous pensons, Louis Blanc, Schœlcher et moi, que nous finirons, nous aussi, par-là. ”

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.105.

 

 

17 février 1871, Bordeaux, minuit.

Juliette à V.H. :

Mon doux ange, le pénible incident (1) ne me fait pas oublier le bien-aimé anniversaire. Je veux que tu saches que je m'en suis souvenu. Je vais m'endormir dans ta pensée, le cœur tourné vers toi, l'âme tournée vers notre éternité commune, car, nous serons ensemble dans cette vie qu'on appelle la mort comme nous sommes ensemble dans cette mort qu'on appelle la vie. Que de tristesses ! Que de ténèbres ! Mais je songe à toi, et je t'aime.

Celle lettre n'était jointe ni au Livre de l'Anniversaire ni à la correspondance proprement dite.

(1) Philomène était la camériste d'Alice Hugo. Selon Escholier (Un amant, pp. 412 et 428-9) elle avait eu pour Hugo, en 1866 et 1868, des complaisances.

 

 

Bordeaux (1), 18 février 1871.

A Paul Meurice :

Cher Meurice, voici ma première minute de loisir, elle est pour vous, pour madame Meurice, pour Auguste Vacquerie. Ah ! que vous me manquez tous ! Vous manquez à mon cœur, vous manquez à ma conscience, vous manquez à mon esprit. Jamais je n'ai eu plus besoin de vous qu'en ce moment où je ne vous ai plus. Je ne sais si cette lettre vous parviendra. Le caprice prussien est impossible à prévoir aussi bien qu'à limiter. Enfin, nous voilà ici. Rude voyage. Victor vous a écrit et vous l'a conté. Arrivés ici le 14 à deux heures, pas de logis, tous les hôtels pleins; à dix heures du soir nous ne savions pas encore où nous coucherions. Enfin nous sommes sous des toits, et même chez des hôtes sympathiques.

Une chambre coûte 300 francs par mois.

Maintenant, de vous à moi, la situation est épouvantable. L'Assemblée est une Chambre introuvable; nous y sommes dans la proportion de 50 contre 700, c'est 1815 combiné avec 1851 (hélas ! les mêmes chiffres un peu intervertis), ils ont débuté par refuser d'entendre Garibaldi qui s'en est allé. Nous pensons, Louis Blanc, Schœlcher et moi, que nous finirons, nous aussi, par là. Il n'y aura peut-être de ressource, devant les affreux coups de majorité imminents, qu'une démission en masse de la gauche, motivée. Cela resterait dans le flanc de l'Assemblée et la blesserait peut-être à mort. Nous avons réunion de la gauche tous les soirs. Nous faisons, Louis Blanc et moi, d'énormes efforts pour grouper la gauche. Beaucoup d'entente et une forte discipline nous permettront peut-être de lutter. Mais obtiendrons-nous cette entente ? Pas un journal pour nous. Nous sommes en l'air. Aucun point d'appui. Le Rappel publié ici rendrait d'immenses services. Un de vous devrait venir. Pour juger cette situation, il faut la voir. De loin, vous ne vous en doutez pas.

Que je suis loin de ces charmants jours de votre hospitalité (1) ! J'avais des bombes au-dessus de la tête, mais j'étais prés de votre cœur. Toutes nos mains pressent la vôtre. Mettez mes plus tendres respects et ma reconnaissance sans bornes aux pieds de madame Meurice. Mon adresse est : 37, rue de la Course.

(1) Victor Hugo, pendant toute la durée du siège de Paris, avait logé chez Paul Meurice.

Correspondance 1836-1882 Paris Calmann Lévy, éditeur –1898- p.351.

 

 

18 février 1871.

Le président du Cercle national de Bordeaux est venu mettre ses salons à ma disposition.

- Mon hôtesse, Mme Porte, fort jolie femme, m'a envoyé un bouquet.

- Thiers a nommé ses ministres. Il prend le titre équivoque et suspect de président chef du Pouvoir exécutif.

- L'Assemblée s'ajourne. On sera convoqué à domicile.

- Nous avons dîné à la maison avec Victor. Puis nous sommes allés, Victor et moi, à la réunion de la gauche que j'ai présidée.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.106.

 

 

19 février.[1871].

V.H. à Paul Meurice :

J'ajoute quelques lignes en hâte. Vous savez que le peuple de Bordeaux m'a fait, le lendemain de mon arrivée, une ovation magnifique. Cinquante mille hommes dans la Grande-Place ont crié : Vive Victor Hugo Le lendemain, l'Assemblée a fait garder militairement la Grande-Place par de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie. Comme j'avais crié : Vive la République, et que le peuple avait multiplié ce cri par cinquante mille bouches, l'Assemblée a tremblé. Elle s'est déclarée insultée et menacée. Cependant je n'ai pas soulevé d'incident. Je me réserve pour le jour décisif. C'est l'avis de la réunion de la gauche, où siègent Louis Blanc, Schœlcher, Joigneaux, Martin-Bernard, Langlois, Lockroy, Gent, Brisson, etc., et qui m'a nommé son président. Cette réunion se tient tous les soirs rue Lafaurie-Monbadon, 77. Hier, on a agité des questions très graves : le futur traité Thiers-Bismarck, l'intolérance inouïe de l'Assemblée, le cas probable d'une démission en masse. On croit l'Assemblée capable de ne vouloir entendre aucun orateur de la gauche sur le traité de paix. Il va sans dire que je remplirai là les suprêmes devoirs.

Ce matin, le président du cercle national de Bordeaux est venu mettre ses salons à ma disposition. La sympathie de la ville pour moi est énorme. Je suis populaire dans la rue et impopulaire dans l'Assemblée. C'est bon.

Et je vous serre dans mes bras.

Correspondance 1836-1882 Paris Calmann Lévy, éditeur –1898- p.352.

 

 

20 février 1871.

Mme Olga Kovalsky, dame russe, m'envoie un bouquet. Elle demeure à Pessac, près Bordeaux.

- Aujourd'hui encore le peuple m'a acclamé comme je sortais de l'Assemblée. La foule en un instant est devenue énorme. J'ai été forcé de me réfugier chez Martin Bernard qui demeure dans une rue voisine de l'Assemblée.

- J'ai parlé dans le onzième bureau. La question de la magistrature (qui nous fait des pétitions pour que nous ne la brisions pas) est venue à l'improviste. J'ai bien parlé. J'ai un peu terrifié le bureau (1).

- Petite Jeanne est de plus en plus adorable. Elle commence à ne vouloir plus me quitter.

- J'ai présidé ce soir la réunion de la gauche.

(1). Le registre des délibérations du onzième bureau, conservé aux Archives nationales, nous fournit un résumé de l'intervention de Hugo, ce 20 février :

“ Parmi les pétitions déjà déposées se trouve celle qui proteste contre le décret du gouvernement de Bordeaux qui a frappé les magistrats compromis dans les commissions mixtes.

[...] M. Victor Hugo n'admet que l'inamovibilité absolue. L'inamovibilité avec avancement n'offre aucune garantie d'indépendance. L'orateur la qualifie d'abominable, de plaie et de honte.

La justice n'a pas résisté au crime du 2 décembre. Les mêmes juges de la Haute-Cour, qui ont été au moment de condamner Bonaparte au 2 Décembre, lui ont prêté serment et ont rendu la justice en son nom. Il est impossible à l'orateur de leur reconnaître le bénéfice de l'inamovibilité. ”

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.106.

 

 

21 février 1871.

Mme Porte, mon hôtesse de la rue de la Course, continue de m'envoyer tous les matins un bouquet par sa petite fille. J'ai embrassé l'enfant : “ - Comment t'appelles-tu ? - Léonie (1). ”

Je promène  Petit Georges et Petite Jeanne à tous les moments de liberté. On pourrait me qualifier ainsi : Victor Hugo, représentant du peuple et bonne d’enfants.

- Après le déjeuner, je suis allé chez Samazeuilh, 14, rue Porte-Dijeaux, et j'ai touché 500 frs. sur la lettre de crédit 1.000 frs.) de MM. Mallet frères; je leur ai en outre communiqué la lettre d'avis des banquiers Heath et Cie de Londres mettant à ma disposition 304 £, 12 sh. 6 p., montant de mon semestre de consolidés anglais échu le 1er janvier 1871. J'ai fait une traite de cette somme (7.612 frs. 80); puis je suis rentré travailler chez moi, rue de la Course.

- Le soir, j'ai présidé la réunion de la gauche.

(1). Si Victor Hugo prend note de ce détail, c'est à cause du prénom de l'enfant, le même que celui de cette Mme Biard (Léonie d'Aunet) qu'il avait beaucoup aimée de 1841 à 1851 et qu'il n'avait jamais oubliée, lui ayant envoyé à maintes reprises, pendant son exil, des “ secours ”.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.107.

 

 

22 février 1871.

- J'ai invité à dîner Louis Blanc et M. Gounouilhou, rédacteur-propriétaire de La Gironde, chez Lanta (38 frs.).

- Après le dîner, nous sommes allés au punch offert à la gauche par le Cercle national de Bordeaux.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.107.

 

 

23 février 1871.

J'ai invité à dîner Louis Blanc, Peyrat, Gounouilhou chez Lanta (43 frs.).

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.107.

 

 

24 février 1871.

J'ai présidé le soir la réunion de la gauche radicale.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.107.

 

 

25 février 1871.

Le soir, réunion des deux fractions de la gauche, gauche radicale, gauche politique, rue Jean-Jacques Bell, dans la salle de l'Académie. Ont parlé Louis Blanc, Emmanuel Arago, Vacherot, jean Brunet, Bethmont, Peyrat, Brisson, Gambetta et moi.

- Je ne crois pas que mon projet de fusion, ou même d'entente cordiale, réussisse. Schœlcher et Edmond Adam m'ont reconduit jusque chez moi.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.107.

 

 

26 février 1871.

J'ai aujourd'hui soixante-neuf ans.

- J'ai invité à dîner Mme Olga Volansky (1) et Louis Mie.

(1). Le 20 février, Hugo avait écrit : “ Kovalsky. ”

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.108.

 

 

27 février 1871.

Cette nuit, vers 2 heures, je ne dormais pas. Deux coups secs ont été frappés au chevet de mon lit. Bruit d'un marteau sur du bois.

- Visite de Mlle Henriette Seguin.

- J'ai donné ma démission de président de la gauche radicale pour laisser à la réunion toute son indépendance.

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.108.

 

 

27 février 1871. Bordeaux. Lundi soir, 5 h.

Juliette à V.H. :

Cher bien-aimé, cette belle journée, loin de me porter à la joie, me donne au contraire une immense envie de pleurer. C'est que je pense à notre cher petit paradis perdu de Guernesey, à nos douces promenades autour de l'île que nous ne referons peut-être jamais, à notre vie si paisible et si heureuse, à ta gloire incontestée, à ton génie rayonnant sur le monde entier, à ta parole sublime écoutée religieusement des quatre points cardinaux, comparés avec ce qui se passe ici et ce qui te menace dans l'avenir et je suis triste jusque dans le fond de l'âme.

Je n'ose pas souhaiter un bonheur égoïste en demandant à Dieu de me rendre celui que je regrette si amèrement, parce que je ne suis pas sûre que ton cœur éprouve le même besoin que le mien. Mais je lui demande ardemment d'éloigner de toi tous les calices qu'on te tend de tous les côtés à la fois et de te garder de tous périls.

 

 

28 février 1871.

Thiers a apporté à la tribune le traité. Il est hideux. Je parlerai demain. Je suis inscrit le septième; mais Grévy, le président de l'Assemblée, m'a dit : “ - Levez-vous et demandez la parole quand vous voudrez. L'Assemblée voudra vous entendre. ”

Ce soir, nous nous sommes réunis dans les bureaux. Je suis du onzième. J'y ai parlé : (1).

- J'ai eu à dîner Louis Blanc et Lockroy.

(1) Extrait du registre des délibérations dans le onzième bureau, séance du 28 février :

“  [...] L'amiral La Roncière repousse l'expression honteuse appliquée à la Paix; la paix était nécessaire, non honteuse. Comme membre de la commission militaire, l'amiral reconnaît qu'il n'y a plus d'armée depuis Sedan et Metz.

[...] M. Victor Hugo examine ce qui vient d'être dit dans le bureau. Il répond à l'amiral, dont il admire la conduite, que la paix n'est pas honteuse pour lui ni pour les français qui ont défendu leur pays. Elle est honteuse, elle est infâme pour l'Allemagne qui viole le droit et abuse de la force. La honte retombe sur l'homme de Décembre. La honte est pour les prussiens, usuriers de la victoire.

L'orateur se demande s'il convient de voter en silence, mais il croit que quand il se présente une occasion pathétique telle que la nation des nations lui disant : “ Vous êtes mon âme, vous êtes mon élu, venez-moi en aide !” il ne croit pas pouvoir garder le silence. Ainsi il parlera, mais il ne dira pas tout. On ne dit tout que dans les bureaux. A la tribune, il dira à la France qu'elle n'est bas morte et que cet affreux traité n'est bas un linceul qu'on lui ait jeté sur la figure.

[...] M. Brun a entendu M. Victor Hugo dire qu'il votera pour la guerre; il lui demande de dire quel moyen il aura de la faire. Car il ne saurait s'agir de chercher à Paris une vaine Popularité.

M. Hugo répond qu'il sort d'une ville héroïque qui a écarté de son vote ses défenseurs parce qu'ils ont capitulé. Il sent très bien que la France en ce moment est épuisée et en défaillance. Il comprend très bien qu'on veuille la sauver par la faix. Mais lui veut sauver la France de l'avenir qui demandera compte de son vote à la France d'aujourd'hui. Elle se plaindra d'avoir été abandonnée. L'orateur ne veut pas l'abandonner. ”

Carnets Intimes de Victor Hugo 1870 – 1871, & notes de Henri GUILLEMIN – GALLIMARD 1953 p.108.